La Guillotine de Mézières Saison 3 - Du bois d’Oignies-en-Thiérache à l’échafaud de Mézières : la chute de Léon Lheur

  Le 14 octobre 1922, alors que l’aube hésite encore à percer les brumes épaisses qui s’attardent sur les eaux lourdes de la Meuse, une agitation sourde et contenue gagne les abords de la prison de Mézières, où quelques silhouettes silencieuses, gendarmes en faction ou curieux matinaux, se tiennent à distance respectueuse, comme retenues par la gravité de l’instant.

  Derrière les murs austères, à l’abri des regards mais non des consciences, tout est prêt depuis les premières heures du jour. On a dressé, avec ce mélange d’habitude et de solennité propre aux grandes sentences, la mécanique redoutée dont la seule évocation suffit à glacer les conversations. La justice des hommes va, une fois encore, accomplir son œuvre.

  Celui pour qui l’on s’affaire ainsi n’est ni un criminel endurci ni un aventurier venu d’ailleurs, mais un enfant du pays, un ouvrier né dans ces vallées ardennaises où le travail forge les existences : Léon Lambert Lheur, âgé de vingt-trois ans.

  Une jeunesse marquée par la guerre et la dérive




 

UN CRIME A LA FRONTIÈRE
près de Fumay
Archives départementales des Ardennes
Transcription


  C’est à Fumay, le 27 février 1899, que voit le jour celui dont le nom allait, en quelques années à peine, basculer dans la chronique judiciaire. Fils d’un émailleur, il grandit dans cet univers ouvrier où la vie, rude mais régulière, impose ses règles avec une rigueur silencieuse.

  Rien, dans ses premières années, ne semblait devoir le distinguer de tant d’autres enfants de la vallée. Mais la guerre, en venant bouleverser cet équilibre fragile, imprime sa marque.




Article du journal "Le Petit Ardennais" du 20 avril 1922.
Archives départementales des Ardennes.
 Transcription


  Adolescent sous l’occupation allemande, Lheur connaît les privations, l’humiliation et cette désorganisation profonde des repères qui, chez certains, ouvre la voie à une lente dérive. Les archives judiciaires, plus tard, dresseront de lui un portrait sévère : petits larcins, mensonges, refus de l’autorité.

  Incorporé en 1919, il ne trouve pas davantage sa place sous l’uniforme, et les rapports militaires évoquent un soldat indiscipliné, peu fiable, incapable de se plier aux exigences de la vie collective.

  À son retour à la vie civile, il semble déjà détaché de toute stabilité.



Cour d’Assises des Ardennes : le crime de Fumay
Le Petit Ardennais/Archives départementales des Ardennes
Transcription



Errance et marginalité


  Après un passage sans lendemain dans les ateliers de Revin, Lheur abandonne rapidement toute tentative d’existence régulière et choisit une vie d’errance, faite de déplacements constants, de ressources incertaines et de fréquentations douteuses.

  C’est dans ce contexte qu’il rencontre Lucienne Mouchet, jeune fille à peine sortie de l’enfance, déjà marquée par une existence difficile et une maternité précoce. Entre eux se noue une relation faite autant de dépendance que de fuite, et tous deux adoptent cette vie précaire.

Mais cette liberté apparente ne tarde pas à se fissurer. Les délits s’accumulent, et bientôt Lheur se trouve recherché.


Le drame de la frontière

  C’est dans les bois proches d’Oignies, à quelques mètres seulement de la frontière, que le couple trouve refuge au printemps 1922, vivant dans des conditions de plus en plus précaires, soumis à la faim, à la fatigue et à cette tension constante propre aux existences traquées.

  À proximité se tient le débit de boissons des époux Boistay, établissement modeste mais isolé, où circulent argent et marchandises — une cible idéale pour qui cherche un gain rapide.

  Le 15 avril, à la tombée du jour, Lheur et sa compagne franchissent la porte. Leur attitude ne trahit rien : ils commandent, attendent, observent. Les Boistay, gens simples et confiants, servent sans méfiance.

  Mais lorsque vient le moment de payer, l’équilibre fragile de la scène se rompt.

  Lheur n’a pas d’argent.



MEZIERES. — Le condamné à mort. — Nous pouvons annoncer aujourd'hui de source sûre que la grâce du condamné à mort Lheur n'a pas été accordée par le président de la République. Les dernières heures de l'assassin des époux Boistay ont donc déjà commencé à se compter.- 
Article du journal "Le Petit Ardennais" du 14 octobre 1922.

  Et c’est alors, dans un geste aussi soudain que décisif, qu’il tire.

  Le premier coup de feu, par un caprice du destin, est dévié par la monture des lunettes du père Boistay, qui échappe à la mort. Mais déjà Mme Boistay, accourue au secours de son mari, se trouve exposée. Le second tir est à bout portant et ne laisse aucune chance ; elle s’effondre.

  On retrouvera d’ailleurs, dans les colonnes du Petit Ardennais des jours suivants, la trace de cette scène tragique décrite avec une sobriété saisissante : le journal mentionne notamment que la salle du débit présentait « des traces de lutte limitées, mais un désordre suffisant pour attester de la soudaineté de l’agression », et précise que la caisse, restée entrouverte, contenait encore une partie de la recette du jour, preuve que le vol, pourtant probable mobile initial, n’avait même pas été mené à son terme.
Dans le silence qui suit, lourd et irréel, les deux jeunes gens prennent la fuite, comme frappés par l’horreur de leur propre geste.

L’arrestation


  La réaction des autorités est rapide. À Charleville, les services de police recueillent les témoignages et identifient bientôt les suspects.

  Le 18 avril, au matin, ils interviennent dans un hôtel où le couple a trouvé refuge. Lheur est arrêté sans résistance, porteur de son arme encore chargée.  Le procès-verbal d’arrestation, dont un extrait fut partiellement reproduit par la presse locale, indique qu’il fut trouvé « vêtu d’une vareuse sombre, les poches chargées d’objets hétéroclites », parmi lesquels une boîte de cartouches entamée, un couteau de poche et quelques pièces de monnaie ; détail révélateur, notent les chroniqueurs, pour un homme qui, quelques jours plus tôt, prétendait avoir tiré faute d’argent. Conduit au commissariat, il reconnaît les faits, tout en cherchant à en atténuer la portée.

Le procès


  Lors du procès, en août 1922, l’émotion est vive. Les comptes rendus d’audience publiés dans Le Petit Ardennais décrivent un accusé « tour à tour impassible et nerveux, répondant d’une voix brève aux questions, mais évitant le regard des parties civiles », tandis que l’évocation des derniers instants de Mme Boistay arrache « des sanglots étouffés dans une salle pourtant habituée aux récits les plus pénibles ». La défense tente d’invoquer une altération mentale liée au métier d’émailleur, mais les experts rejettent cette hypothèse. La préméditation est retenue.

  Le verdict est sans appel : la mort.



AVANT L'EXÉCUTION M. Anatole  Deibler se promène...
"Le Petit Ardennais" du 15 octobre 1922


L’arrivée de Anatole Deibler


  Le 13 octobre, un train venu de Paris entre en gare de Charleville, transportant avec lui les pièces démontées de la guillotine ainsi que Anatole Deibler, exécuteur en chef des arrêts criminels. Sa présence, discrète mais connue de tous, suffit à donner à l’événement son caractère définitif.


LA GUILLOTINE A MÉZIÈRES
L’assassin LHEUR Léon a été exécuté
 Le Petit Ardennais du 15.10.1922
Transcription


La veille

  Dans la soirée précédant l’exécution, une surveillance renforcée est mise en place aux abords de la prison de Mézières, plusieurs curieux ayant tenté de s’approcher malgré les consignes, signe que ces événements, redoutés, continuent d’exercer une étrange fascination.

L’ultime matin

  À l’aube du 14 octobre, Léon Lheur est réveillé. Il ne résiste pas. N’élève pas la voix.

  Un entrefilet du Petit Ardennais rapporte qu’il aurait murmuré quelques mots à voix basse en quittant sa cellule, paroles indistinctes qu’un gardien interpréta comme une marque de résignation. Après avoir reçu les secours de la religion, il est conduit vers l’échafaud. En quelques instants, la sentence est exécutée par Anatole Deibler.

  L’affaire Lheur demeure comme l’un de ces drames où se rencontrent misère sociale, dérive individuelle et rigueur d’une justice qui, en ce début de XXe siècle, ne laisse aucune place à la clémence. Entre Fumay et Mézières, le destin de ce jeune homme s’est joué en quelques années à peine, rappelant que l’histoire d’une région se compose aussi de ses ombres.

  On sait, par les registres municipaux et les témoignages recueillis après les faits, que le corps de Léon Lheur fut inhumé au cimetière de Mézières, dans cette partie discrète réservée aux suppliciés, où reposaient déjà d’autres condamnés passés par la même justice expéditive. À proximité de sa sépulture se trouvaient notamment celles de Gurnot, de Delacourt et de Gicquel, autant de noms aujourd’hui presque effacés, mais qui, en leur temps, avaient eux aussi défrayé la chronique judiciaire avant de sombrer dans l’oubli.




Acte de décès de Lheur Léon Lambert au 14.10.1922 à Mézières.
Archives départementales des Ardennes.
Transcription


  On peut noter avec une certaine émotion que Jean Gustave Boistay, bien que survivant au drame, s'éteignit paisiblement le 3 août 1922 à Louviers, entouré de l'affection de son fils, rejoignant ainsi son épouse avant même que justice ne soit rendue par l'exécution de Léon Lheur.
 



Sources : 

  • Lucienne Henriette Mouchet, née à Ham-sur-Meuse, le 04/03/1906 ; décédée à Givet, le 23.12.1927
  • Naissance de Marie Mathilde Evrard à Fumay, le 10.02.1856.
  • Mariage à Fumay de Jean Gustave Boistay et de Marie Mathilde Evrard, le 26.12.1875.
  • Naissance de Jean Gustave Boistay à Fumay, le 07.05.1853 et décédé à Louviers, Eure, le 03.08.1922.
  • Service Militaire de Léon Lambert Lheur



 Ce récit original, fruit d'un minutieux travail de synthèse entre archives départementales et chroniques judiciaires d'époque, est protégé contre toute reproduction non autorisée afin de préserver l'intégrité de cette recherche historique et mémorielle.
Cet article s’inscrit dans une démarche de valorisation des archives locales et de la mémoire historique des Ardennes.




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