La dynastie Bouxin : Maîtres papetiers de Neuville-lès-This (La papeterie dans les Ardennes - Volume 1 -Volet 2)



Des moulins de Thiérache aux ruisseaux de This : les Bouxin, papetiers des Ardennes

  Au XVIIIᵉ siècle, la famille Bouxin appartient à ce monde discret mais essentiel des papetiers ruraux. À Harcigny, dans la Thiérache, Jean Bouxin naît en 1732 dans un environnement déjà tourné vers l’exploitation de l’eau et le travail du papier. Les moulins y sont nombreux, installés le long de ruisseaux modestes mais réguliers, produisant un papier simple destiné à l’usage courant.
Dès le milieu du siècle, les papetiers cherchent de nouveaux sites mieux alimentés en eau. C’est dans ce contexte que Jean Bouxin, après son mariage en 1764 avec Marie Jeanne Jarlot à Remilly-les-Pothées, s’installe dans les Ardennes. En 1769, il fonde ou reprend la papeterie de This (Neuville-lès-This). Le déplacement n’est pas isolé : il suit le mouvement classique des hommes du papier, qui vont là où l’eau permet de travailler durablement.
Une famille solidement implantée à This



Papeterie Bouxin de Neuville-Les-This
Dans le bâtiment de gauche, on peut voir les grands baies qui servaient de séchoir à papier.

Google Maps, juin 2023.


 À partir de là, les Bouxin s’enracinent profondément. Les enfants naissent à This, les alliances se nouent dans les villages voisins, et le métier se transmet de père en fils.
Au début du XIXᵉ siècle, la famille est pleinement intégrée à la vie locale. Le papier reste une activité importante, mais les rôles se diversifient : on est à la fois fabricant, propriétaire terrien et parfois acteur communal.
  C’est dans ce cadre que naît, le 17 mai 1819, André-François-Ferdinand Bouxin. Héritier de la tradition, il exerce comme fabricant de papier. Avec le temps, il devient une figure reconnue de la commune et en devient maire.
L’eau, au cœur du métier

Acte de naissance de André François Ferdinand Bouxin, le 17 mai 1819 à This
Archives départementales des Ardennes/This, 1816-1828, 2E450 2
Transcription

  Chez les Bouxin comme chez tous les papetiers ruraux, tout repose sur l’eau : elle alimente les roues, fait tourner les maillets, transforme les chiffons en pâte. Sans eau régulière, pas de production viable. C’est pourquoi les sources, les dérivations et les droits d’usage sont jalousement gardés.

  Ce lien intime entre la famille et le ruisseau se maintient tout au long du XIXᵉ siècle.


  En octobre 1870, la guerre franco-prussienne frappe durement la région. À Neuville-Lès-This, les troupes allemandes occupent la commune et imposent réquisitions et violences. Alors adjoint (puis futur maire), André-François-Ferdinand Bouxin est arrêté, garrotté et battu à coups de bâton pour avoir refusé de dénoncer d’éventuels francs-tireurs. Malgré les sévices et les menaces de mort, il conserve sa dignité et parvient à rassembler les contributions exigées.

Après ces épreuves, il poursuit son engagement local jusqu’à son décès, le 4 septembre 1896, à l’âge de 77 ans.








Une activité qui décline progressivement

  Au fil du XIXᵉ siècle, la petite papeterie artisanale peine à résister face aux usines mécanisées. Les Bouxin restent attachés à leurs terres et surtout aux parcelles contenant des sources – ultime héritage de leur activité passée


1932 : la fin d’un héritage lié à l’eau

  Le 11 mai 1932, après la disparition de Jules-François-Edmond Bouxin (dernier fabricant de papier de la lignée), sa veuve Marthe-Julie-Marguerite Cointe et ses deux fils – Pierre et le jeune Jean – prennent une décision lourde de sens. Ils vendent à la commune de This l’hectare de terre du Fond-de-la-Troche, avec sa source précieuse qui, pendant plus d’un siècle et demi, avait fait tourner les roues et les piles de l’usine familiale.

  

Localisation du "Fond de la Troche" et de "La Papeterie" à Neuville-lès-This. C'est ici, au Fond de la Troche, que la commune a racheté une source à la famille Bouxin en 1932 pour la somme de 9 000 francs. (Fond de carte : IGN via Géoportail)


  Ce jour-là, l’eau qui avait été le sang de la papeterie Bouxin cesse définitivement de servir le métier ancestral. Les bâtiments de l’ancienne usine deviennent peu à peu une simple maison d’habitation. Le bruit des maillets et l’odeur humide des chiffons en train de macérer s’éteignent pour toujours dans les vallons de This.


Purge légale du terrain du "Fond de la Troche"
Transcription
Le Petit Ardennais/Archives départementales


De Harcigny à This : une trajectoire typique

  En un peu plus d’un siècle et demi, de 1769 à 1932, la famille Bouxin incarne le destin si fréquent des papetiers ruraux des régions du Nord.

  Tout commence par le départ discret de Jean Bouxin, qui quitte les moulins de la Thiérache pour venir poser ses maillets sur les ruisseaux des Ardennes. À This, il plante les fondations d’une papeterie modeste mais tenace, qui va accompagner la vie du village pendant plus de cent soixante ans.

  Vient ensuite l’enracinement : les enfants naissent au bord du ruisseau, les mariages se nouent avec les familles voisines, et le métier se transmet patiemment, génération après génération.

  Avec André-François-Ferdinand Bouxin, la lignée atteint une forme d’aboutissement local. Fabricant de papier comme ses ancêtres, il devient aussi une figure respectée de la commune : adjoint, puis maire de This. Même au cœur de la tourmente de 1870, lorsqu’il est battu et menacé par les troupes prussiennes, il reste debout, fidèle à son village et à son honneur.

  Son fils Jules-François-Edmond Bouxin, dernier à porter le titre de fabricant de papier, poursuit encore quelque temps l’activité héritée de ses aïeux. Mais le temps des petites papeteries artisanales touche à sa fin.

  En 1932, l’eau qui avait fait vivre la papeterie Bouxin pendant plus de cent soixante ans passe définitivement dans le domaine communal. Les bâtiments de l’ancienne usine deviennent une maison privée et silencieuse.

  Ce parcours, de Harcigny à This, raconte bien plus qu’une simple histoire de famille. Il montre la force tranquille d’une tradition artisanale profondément liée à l’eau et à la terre, transmise avec obstination pendant six générations. Il montre aussi comment ce monde rural, fait de patience et de savoir-faire manuel, a fini par céder devant les grandes usines mécanisées et les bouleversements du XXᵉ siècle.

  Aujourd’hui, les murs de l’ancienne papeterie abritent une vie privée et silencieuse. Mais le nom des Bouxin continue de résonner doucement dans les Ardennes, comme un écho discret de ces hommes qui, pendant plus de cent soixante ans, ont transformé l’eau des ruisseaux en feuilles de papier.




Sources : 


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