Article du journal "Le Petit Ardennais" du 1er juin 1922. COUR D’ASSISES DES ARDENNES LE CRIME DE FUMAY

 




Transcription de l'article du journal "Le Petit Ardennais" du 1er juin 1922 :


-  COUR D’ASSISES DES ARDENNES


 LE CRIME DE FUMAY


-  Article du journal "Le Petit Ardennais" du 1er juin 1922.


-  COUR D’ASSISES DES ARDENNES


 LE CRIME DE FUMAY


Mardi matin, à 9 h. 25, cette seconde affaire de la session est appelée. On la prévoit longue en raison des deux accusés Lheur Léon-Lambert, 23 ans, émailleur à Revin, et Mouchet Lucienne-Henriette-Louise, 16 ans, journalière à Givet, en raison des treize témoins et surtout de l'âpreté de la lutte oratoire où sans aucun doute une tête se jouera. Un juré supplémentaire est tiré au sort. 


 Au début de l'audience il n'y a encore que peu de public dans la salle, mais, en raison de l'intérêt de cette grave affaire, il est possible que peu à peu les vides se combleront. 


 Mais, en intercalant cet « addendum » au début de notre compte rendu, dont l'heure de notre tirage empêchait la publication dans notre numéro d'hier matin, disons tout de suite que les spectateurs des causes célèbres auront été déçus s'ils espéraient de véhéments réquisitoires et d'ardentes plaidoiries, car il n'y en eut pas. 


 En effet, ainsi qu'on le lira plus loin, un coup de théâtre se produisit vers 11 h. 30, à la fin de l'interrogatoire, alors que Lheur annonça que sujet à des coliques de plomb, il avait de ce fait des troubles mentaux et que sur les circonstances même de son crime, alors qu'il venait de répondre sur ses antécédents et jusqu'aux dernières minutes qui précédèrent l'acte sanglant, il ne savait ce qu'il avait fait ni pourquoi ! 



Devant l'étonnement de l'avocat général, surpris par cet argument imprévu, le défenseur de Lheur, Me Grétéré annonça qu'en effet, son intention formelle était de plaider l'irresponsabilité motivée sur l'intoxication saturnine, elle-même reconnue par certificat médical parvenue entre ses mains le 20 mai seulement, donc après la clôture de l'information. 


 En conséquence, le ministère public prétendant réclamer un examen médico-légal, les avocats déposèrent des conclusions appuyées dans ce sens par M. Verdalle, et la Cour rendit un arrêt de renvoi à la session suivante. 


 On connaît les circonstances dans lesquelles se produisit le crime. Dans l'obligation où nous serons de publier en entier l'acte d'accusation lorsque cette affaire reviendra devant le jury, nous nous contentons aujourd'hui de le résumer en quelques lignes pour éclairer cependant la partie de l'audience de ce jour qui, bien que annulée par la décision de la Cour, est intéressante à rappeler. En effet, non seulement cette audience fut un fait public, mais encore il sera curieux de la rapprocher dans trois mois de sa répétition. 


 Comme déjà les accusés ont, quant à la préméditation, apporté hier d'importantes variantes à leurs déclarations faites devant le magistrat instructeur, variantes brusques et bien susceptibles de stupéfier la Cour et l'avocat général, les trois mois de réflexion vont indubitablement y apporter encore des modifications.  En attendant ces futurs et décisifs débats, présentons-en les protagonistes, qu'encadrent, au banc des accusés, deux sévères gendarmes et que le président Tourdes interrogea longuement.

 


 LES ACCUSÉS


Lheur Léon, figure ingrate, glabre, de jeune dévoyé sans vergogne. Taille moyenne, assez fluet dans un complet usage de serge bleu marine, chemise toute bleue aussi, sans col et dégageant le cou selon la mode des rôdeurs de barrière. Il porte les cheveux châtains, séparés par une raie gauche. Son attitude n’est nullement impressionnée et il répond avec assurance, discute pied à pied, jamais démonté ni ému.



Au contraire, sa voisine, la jeune et jolie pierreuse blonde qui l’accompagne de sa complicité amoureuse et criminelle, répond d’abord d’une voix étranglée au premier interrogatoire d’identité. Cette fille de 16 ans, forte et bien charpentée, est déjà une vraie femme, d’ailleurs l’acte d’accusation nous a appris sa précoce maternité à 14 ans ½. Elle est en cheveux : des cheveux blonds frisés, coquettement réunis en chignon sur le derrière de la tête et ébouriffés en boucles qui ombragent le front et les joues. Teint clair, attitude inquiète, affaissée par moment. Elle porte un corsage tout flambant neuf, en soie rubis, largement échancré à manches larges et poignets serrés, une jupe noire à plissés. Elle tient son mouchoir serré et obstinément tournée vers la Cour, écoute avec attention. C’est d’elle qu’on sut les préparatifs et les précautions prises pour un attentat. Elle avait avoué l’organisation du vol, et répété au juge certains ordres par lesquels son amant lui donnait un rôle effectif lorsqu’il s’agirait, dans la baraque-débit de la frontière de Fumay, tenue par les vieux époux Boistay, de réaliser coûte que coûte une fructueuse affaire.


L'INTERROGATOIRE

Lheur Léon a eu une jeunesse de jeune apprenti assez mal guidée. Au moment de l'occupation ennemie, il prétend avoir été mis en prison par les Allemands pour avoir prêté assistance au capitaine français Évrard dans la destruction du pont de Fumay. L'enquête a contesté cette raison. Lheur s'évada. Il fut réemprisonné, renvoyé en Allemagne.


Si cette détention d'ailleurs est certaine, on objectera que de l'avis de la mère même de l'accusé et d'après les déclarations du commissaire de police et de certains témoins, la raison de cet emprisonnement n'est pas aussi honorable que Lheur le prétend. C'est là une question qui se débattra entre l'avocat général et la défense.


Échappé à nouveau des geôles boches, l'accusé vécut avec trois camarades dans une cabane en plein bois de Revin où leurs parents les ravitaillaient.



Comme on lui reproche plusieurs vols commis à cette époque, il rectifie en n'en reconnaissant que deux.



Après l'armistice, incorporé comme jeune soldat, sa conduite au régiment fut mauvaise et ses chefs ont donné sur lui de fort mauvais renseignements. Il eut de nombreux jours de prison et notamment 30 jours dont 15 de cellule pour voies de fait sur un camarade. À quoi il réplique :

— C'était en jouant à coups de polochons. D'ailleurs, je ne les ai pas faits.  Comme le président lui reproche d'avoir à sa libération été retenu « en rabiot » pendant 60 jours, il rectifie encore :

— 45 jours seulement, Monsieur le Président !



Lorsqu'on lui reproche la mauvaise réputation qu'il s'est faite à Revin depuis son retour du régiment, il s'écrie :

— Naturellement, quand une famille a mauvaise réputation, ça rejaillit sur les enfants ! Jamais je n'étais saôul ni débauché. J'allais au cinéma le dimanche et je m'amusais comme tous les ouvriers.



Par contre, en tant qu'ouvrier, les renseignements recueillis sur lui sont bons et le montrent intelligent, adroit, sérieux. S'il fut renvoyé de l'usine Martin, c'est pour des propos malsonnants à l'adresse de son directeur, alors qu'il réclamait par trop vertement une augmentation en faveur du frère de sa maîtresse, le jeune Mouchet.


Dans toute cette partie de l'interrogatoire, avant d'aborder la scène du crime, il se montre discuteur, raisonneur et ne cède pas facilement.


Sa complice, Lucienne Mouchet, est fille naturelle. Son père, étameur ambulant belge, avait construit près de Givet une baraque d'une seule pièce où toute la famille, père, mère, filles et petits-enfants, vivaient en une regrettable promiscuité dont l'effet ne tarda pas à se manifester sur la jeune Lucienne. Celle-ci, déjà précoce, eut un amant à l'âge de 13 ans et mit au monde un enfant qui ne vécut que 19 jours. Ses relations avec Lheur Léon commencèrent en février dernier, alors que son amant venait d'être mis à la porte de l'usine Martin, de Revin.


C'est en venant à Givet voir une demoiselle Rigaux qui était sa « fiancée », que Lheur fit la connaissance de la jolie voisine de sa fiancée. Il oublia celle-ci et fit sa maîtresse de l'autre, parce que, dit-il, les parents de sa nouvelle connaissance s'opposaient à leur mariage.



Il se trouva ainsi que le 18 mars, ayant touché sa dernière paye, Lheur avait la liberté, une bonne amie et 568 francs. Il prit du bon temps, loua pour trois jours une bicyclette. Mais comme en allant à Oignies, en Belgique, chez son frère, il avait pris chaud et froid, il tomba malade. Soigné chez son frère et ne pouvant, dit-il, pas trouver de travail, il épuisa ses ressources. Or, comme il n'avait pu ramener la bicyclette, il reçut la visite des gendarmes belges. Ceux-ci, à la même occasion, lui apprirent qu'ils avaient, au nom des parents, mission de rechercher la jeune Lucienne Mouchet partie avec lui.


Son frère, lui-même malade, ne pouvant le garder chez lui, c'était la débine et la misère ; il résolut alors de se retirer avec sa maîtresse dans les bois, non sans avoir commandé à Oignies (Belgique), chez M. Fauconnier, trois brownings et trois boîtes de cartouches pour faire la contrebande.


En quittant la maison hospitalière du frère, le couple avait emporté certains objets d'habillement, des vivres et de quoi meubler une hutte forestière au-dessus de Fumay où, sans argent désormais et craignant les gendarmes, ils comptaient se cacher et vivre de maraude.


L'accusation très nettement voit ici la nécessité du vol.


D'après le plan qui circule, la maison frontière Boistay est située sur le territoire belge d'Oignies, à 15 mètres de la frontière et à 1.500 mètres de Fumay. C'est sur la hauteur française toute proche, dans le bois, que Lheur avait établi sa hutte. La maison la plus voisine, très tentante par sa prospérité, était le débit et commerce des vieux époux Boistay.


C'est là que le drame se perpétra.


Les accusés, notamment Lheur qui fut dans sa jeunesse contrebandier, connaissaient cette maison. C'est en s'y rendant ce soir-là, dans le but de recommencer la contrebande, qu'ils se présentèrent, non sans s'être rendu compte que les époux Boistay vivaient seuls.


Sur les trois revolvers commandés chez Fauconnier, un armurier de Belgique, celui-ci n'avait pu en livrer qu'un et encore sans cartouches. Il faut croire que le besoin d'armes et de munitions était pressant, car Lheur fait chez l'armurier deux démarches, le vendredi et le samedi de Pâques, pour obtenir enfin une boîte de cartouches. Revenu dans le bois, il brûla trois cartouches pour essayer l'arme, dit l'accusation.


— Non, Monsieur, rectifie-t-il, pour m'amuser, je n'avais pas de distractions !


Ainsi commence-t-il déjà à discuter la préméditation.



Et voici la défense qui intervient, répondant pour son client ; l'avocat général, naturellement, ne peut manquer d'intervenir à son tour.


Le président, de sa voix douce, les met d’accord en leur assurant qu’ils auront toute latitude de s’expliquer quand l’heure des réquisitions et plaidoiries aura sonné.


Puis il continue son interrogatoire :

— Vos aveux cependant furent très nets : vous vouliez voler, vous étiez sans ressources tous deux.


— Je n’avais pas trouvé de travail et mon patron de Revin m’avait mal recommandé partout



Au cours de l’interrogatoire qui tour à tour s’adresse à Lheur et à la fille Mouchet celle-ci répéta certaines de ses déclarations au juge d’instruction par lesquelles ce dernier put établir la préméditation :

— On voulait du tabac à revendre, des vivres, et même de l’argent si on pouvait, et comme on pourrait ! avait-elle avoué une fois. On ligotera les vieux lui avait dit son amant.  Il fut question d’un couteau lorsqu’elle fit promettre à son amant, avant de descendre chez Boistay, de ne pas se servir de son revolver.

— Je devais m’occuper de la vieille et lui du vieux, avait-elle encore avoué à l’instruction.


De tout cela, le président peut faire état lorsque tout à coup, sur un coup d’œil de son amant, Lucienne Mouchet, se ressaisissant, se borne à maintenir le seul aveu de l’intention de voler qui les amena chez leurs victimes. Elle nie l’un après l’autre tous ses aveux qui établissaient une préparation violente.

Et Lheur explique :

— L’idée de tuer ne m’est venue que dans le magasin.

En effet, ce fut bref : lorsque le père Boistay, préparant les trente paquets de tabac demandés par ces clients retardataires, à qui sa femme venait de servir du café, parla de paiement, la réponse de Lheur ne se fit pas attendre : à bout portant, le revolver aboya par trois fois. M. Boistay tomba, la balle heureusement ricochée sur la branche droite de ses lunettes l’étourdit en ne le blessant que peu grièvement ; Mme Boistay était tombée raide de morte, la tête fracassée, la moelle épinière sectionnée.


À peine ces deux cadavres allongés sur le parquet, Lucienne Mouchet, prise d’une peur folle, s’enfuit dans la nuit et... Lheur, dont la panique est contagieuse, la suit en courant.

Il donne maintenant cette explication à son crime :

— J’étais comme fou. Je suis d’ailleurs faible de cerveau. Je ne voulais ni voler ni tuer. Je ne sais ce qui m’a pris…

Le président s’exclame :

— Comment, à ce crime effroyable, vous prétendez invoquer la maladie comme excuse ? Quelle maladie ?

— Monsieur, je suis atteint de coliques de plomb !


Alors son avocat surenchérit :

— J'ai reçu en effet un certificat médical du docteur Fortant qui a soigné mon client pour saturnisme et j'en tirerai argument en faveur de l'affaiblissement mental.

M. l'Avocat général, devant cette affirmation inattendue et de la dernière heure, marque son étonnement, ne s'attendant pas, après une instruction scrupuleusement menée, qu'un cas d'irresponsabilité puisse être invoqué dans cette affaire.

Il demande au président de bien vouloir faire préciser si la défense a « oui » ou « non » le désir de plaider dans ce sens.

Comme c'est oui, il dépose des conclusions conditionnelles en vue d’une expertise médico-légale de l’accusé et le renvoi de l’affaire

En conséquence, sur conclusions écrites de Me Grétéré, l’expertise pour laquelle le docteur Blairon est commis est ordonnée et l’affaire renvoyée à la prochaine session.

Me Rambourg jeune, défenseur de Lucienne Mouchet, avait par la même occasion déposé des conclusions demandant, dans ces conditions du renvoi de l’affaire, la mise en liberté provisoire de sa cliente.

La Cour rejette cette dernière prétention à laquelle d’ailleurs l’avocat général avait déclaré s’opposer, d’abord parce que les parents de Lucienne se refusent à la recevoir, désespérant même de la ramener dans le droit chemin, et ensuite en raison de la gravité de sa culpabilité de complicité.

On recommencera donc ces débats à la session d’août prochain.



Raoul WERNER.











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