Le détenu Léon Lheur a été exécuté.
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LA GUILLOTINE A MÉZIÈRES
L’assassin LHEUR Léon a été exécuté
À un an de distance, dans notre région ardennaise, le châtiment suprême était subi par un grand criminel et un nouveau crime était commis, venant encore offrir une tête sanglante en holocauste à la Justice des hommes qui essaie, par le moyen terrible de la guillotine, de défendre la Société des honnêtes gens contre les bandits.
Le 16 avril 1921, au lever du soleil, Giequel, souffleur et assassin d’une innocente petite Ardennaise de cinq ans, était exécuté à Mézières ; dans la même nuit, un an après, du 15 au 16 avril 1922, les trop confiants vieillards M. et Mme Boistay, débitants à la frontière belge, près de Fumay, étaient abattus chez eux à coups de revolver par un tout jeune bandit dévoyé et sorti de la forêt où il se cachait, pour voler.
Ce bandit, Lheur Léon-Lambert, originaire de Revin, était alors accompagné de sa maîtresse Lucienne Mouchet. Ils avaient lui 22 ans, elle 16 ans.
Leur crime fut un véritable guet-apens. Tandis qu’après leur avoir servi du café les époux Boistay leur apprêtaient un colis de tabac pour la contrebande, ils s’avisèrent d’annoncer à ces louches clients de la dernière heure qu’ils ne livreraient la marchandise contre paiement immédiat. Les jeunes amants, traqués depuis quelque temps et vivant d’expédients dans le bois, n’avaient nul argent et naturellement nulle intention d’acheter. Ils venaient voler ou tout au moins prendre de gré ou de force du tabac pour alimenter la contrebande et peut-être aussi les économies des deux vieux époux.
La préméditation du vol était évidente. Celle du crime ne peut être seulement de la menace non moins évidente, car Lheur avait en main dans sa poche un browning préalablement mis à l’armé, sa maîtresse une corde pour « ligoter les vieux ».
Or, tandis que M. Boistay, penché sur le sac à remplir de tabac, annonçait tranquillement son désir d’être payé, ce fut la poudre bruyante qui claqua sa réponse. M. Boistay tomba, blessé à la tête, n’ayant été sauvé de la mort que par la mince branche d’acier de ses lunettes.
Puis, comme un bruit de la détonation la pauvre Mme Boistay effrayée se relevait de son occupation, elle était à son tour abattue à bout portant et tombait foudroyée d’une balle derrière l’oreille.
Les assassins, épouvantés de leur sinistre besogne, se sauvèrent d’un galop vers la forêt ; la fille la première, le garçon la suivant sans trop savoir pourquoi.
Aussi l’image de l’échafaud qui se dessinait un an avant d’avoir dressé ses bras sanglants aux abords de la Cour d’assises de Mézières, n’arrêta pas le bras de ce jeune assassin pressé presque instinctivement au bourreau dès l’instant même où, ayant assuré un revolver dans sa main et ayant choisi la maison isolée proche de la frontière, dans laquelle vivaient, hospitaliers et accueillants, deux vieillards sans méfiance, il dit à sa complice : « Allons-y ! »
Est-ce là le procès de la peine de mort inopérante et incapable, par sa seule évocation lointaine, d’empêcher l’exécution du crime conçu par un esprit animé de bas instincts ou n’est-ce pas plutôt le procès de cette sorte de romantisme qui veut que l’autorité, par une pudeur évidemment compréhensible, entoure de mystère et rende clandestine l’acte rapide de la suprême Justice ?
Nous inclinerions à croire que cette seconde hypothèse, en évitant aux yeux de la foule l’effrayable effet de l’exemple, supprime aussi la possibilité des récits angoissés qui s’en colporteraient au loin, jusque dans le fond des bourgades, pour y marquer, indélébilement, le cerveau du criminel possible d’une vision susceptible de suspendre le geste tragique même déjà ébauché.
En tous cas, puisque telle est la loi de nos jours, le condamné à mort ayant attendu son sort dans le silence complice que ne percent nuls bruits extérieurs, ayant reçu de son défenseur quelques lueurs d’espoir en une possibilité de grâce, ayant aussi été préparé — et ce fut le cas cette fois-ci — par un rappel à la religion qui est, dans une âme affaiblie, le retour aux superstitions ancestrales, doit marcher à la guillotine en face d’un très mince cercle de témoins autorisés à franchir les barrages de police. Et plus tard, seulement par la voix des journaux, ceux à qui cet exemple pourrait être salutaire apprennent que « justice est faite ».
Les bois de justice
Ainsi pour punir le crime du 15 avril dernier, Lheur Léon-Lambert, condamné à mort, a été décapité ce matin de samedi 14 octobre, devant la prison de Mézières. Et notre rôle, si en ce cas il doit être utile, est de le dire, d’en donner quelques détails si horribles qu’ils en aient été.
La grâce de Lheur, à l’obtention de laquelle s’était désespérément attaché l’un de ses avocats, Mᵉ Petitfils, auprès du Président de la République, ne fut pas accordée. Le défenseur plaida encore la jeunesse du dévoyé, sa mauvaise éducation, même cette sorte d’insouciance le faisant ricaner, cynique et gouailleur, après l’appel fatal qui virtuellement déjà le supprimait, fruit véreux, de la Société.
Depuis mardi, date extrême du retour du dossier qui eut dû, en cas de grâce, envoyer un parquet de Charleville après avoir été régulièrement transmis de la présidence au ministère de la Justice, puis au Parquet général de Nancy, nous savions que l’heure était sonnée et que seule l’obligation d’un rouge itinéraire des bourreaux officiels appelés mardi à Saint-Brieuc et jeudi à Paris accordait au malheureux quelques jours encore de vie...
Vendredi matin, à 4 heures, le fourgon contenait en ses flancs les bois de justice arrivait en gare de Charleville. M. Deibler, ses deux aides habituels et son fils arrivaient dans la matinée par l’express de Paris et tout aussitôt s’occupaient des réquisitions nécessaires à leur funèbre besogne.
M. Verdalle, procureur de la République, recevait l’exécuteur et arrêtait les derniers détails. M. Roussel, maire de Mézières, désignait pour le supplice la petite place de la prison. M. le commandant de gendarmerie Pierre lançait les ordres de police pour le service d’ordre.
En même temps, un léger cercueil était mis en chantier chez un menuisier de la ville et, sur la même rangée que Gurnot, Lhotte, sa femme, Delacourt et Gicquel, une tombe nouvelle était creusée.
Une grande partie de la journée, le jeune abbé Camus, aumônier de la prison, vit le patient dans sa cellule et le prépara par des paroles consolatrices à une mort possible, mais — pieux mensonge — encore lointaine.
Puis ce fut la nuit et même pour le condamné un lourd et calme sommeil. Mais déjà, dès 3 heures, certains ne dormaient plus qui s’affairaient à une étrange besogne.
Tandis que deux compacts barrages de troupes et de gendarmes formaient la rue Monge à la hauteur de l’église, d’une part, et de la rue Thiers, d’autre part, tandis que quelques curieux erraient par les rues et que piétinaient des chevaux attelés au fourgon, peu à peu, à la lueur d’une ampoule électrique jetant de grandes ombres divergentes sur le pavé, les longs bras de la machine cruelle se dressaient. Plus tard le triangle glacé d’acier s’élevait entre les mâchoires agiles du déclic.
Une vingtaine de porteurs de coupe-files et quelques uniformes sévères préludaient, étant là par nécessité professionnelle ou par mission.
Cinq heures moins dix, les autorités judiciaires, l’avocat, la police, le médecin légiste, le commandant d’armes viennent de franchir la porte basse de la maison de justice dont un bref cliquetis de lumière montre le fond d’un couloir nu et lugubre.
Sur la place, tranquilles, leurs apprêts terminés, les bourreaux causent doucement. Tout autour, on chuchote, angoissé de ce qui se passe dans la cellule, derrière ces murs rébarbatifs.
Le réveil
Là-bas, en effet, c'est déjà commencé... M. Verdalle, procureur de la République, chargé d’annoncer que l’heure fatale a sonné ; M. Neau, juge d'instruction, chargé de recueillir les derniers mots du condamné ; Mᵉ Petitfils, avocat ; M. l’abbé Camus et M. Joulin, gardien chef, viennent d’entrer dans la cellule.
Le grincement des verrous et le claquement sec des serrures n’ont pas troublé le sommeil de cet homme qui dort sur sa couchette, emmailloté de la camisole de force traditionnelle.
On doit le secouer. Il s’éveille difficilement, mais déjà très lucide, lui qu’hier encore on croyait affaissé et tout amolli d’angoisse, il comprend et à l’exhortation à un dernier instant de courage il promet d’une voix assurée, ajoutant : « Je n’ai que ce que je mérite. J’avais mal tourné, j’accepte mon sort ! » Il refuse toute formalité habituelle, demande l’office du prêtre, se confesse et entend la messe et y répond d’une voix forte avec un étonnant sang-froid. Une sorte de confiance superstitieuse réconforte jusqu’au bout ses nerfs et son esprit.
L’opération des ciseaux sur la chemise soulève sa protestation, car il veut garder au cou un scapulaire qu’on lui passe cependant autour des poignets.
Justice est faite !
Le jour déjà pointe, blafard et froid ; l’électricité vient de s’éteindre comme la perle se rouvre. Le cercle des curieux se fige en une immobilité soudaine ; des fenêtres voisines, quelques têtes se penchent un peu plus.
Les juges sortent suivis des greffiers et M. Verdalle, d’un ton ferme mais assourdi, prononce cette chevaleresque exhortation en face de la mort qui passe : « Messieurs, découvrons-nous ! »
Déjà le prêtre qui sortait à reculons lâche ces épaules nues et toutes blanches qui tenait, pour s’effacer brusquement sur la gauche.
Le condamné, frêle pour ses 23 ans, pâle, calme, les cheveux longs tombant sur la figure, les yeux fixés devant lui, apparaît dans le cadre obscur de la prison. Il descend le pas de la porte, avance de quelques centimètres et, sans un mot, sans une révolte, résigné, s’abat sous le grand couteau de la Justice qui a pour terrible mission de réparer l’ivraie du bon grain, d’écarter de la Société un de ses membres devenu dangereux.
Lheur lui-même venait de le dire : « C’était bien ainsi », car affirmait-il il avait mérité et acceptait en un regret tardif ce sort atroce.
Raoul WERNER.

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