Article du journal "Le Petit Ardennais" du 3 août 1922

 



Transcription de l'article du journal "Le Petit Ardennais" du 3 août 1922 :



-  LE CRIME DE FUMAY

Le mardi 30 mai dernier un frisson d’angoisse passait dans l’auditoire de la Cour d’assises lorsqu’on lisait l’acte d’accusation de ce crime affreux commis par un jeune bandit contre deux vieillards.


Lheur Léon et sa maîtresse Lucienne Mouchet avaient assassiné dans un soir sinistre Mme Boistay et blessaient gravement M. Boistay, débitants à la frontière belge de Fumay, dans les conditions suivantes que M. George, greffier, rappelle à cette nouvelle session, car sur un incident d’audience soulevé par la défense à la fin de l’interrogatoire, la Cour décida le renvoi de l’affaire. Une expertise médicale fut ordonnée pour étudier la responsabilité de l’assassin. L’avocat, Mᵉ Grétére, se servait, pour obtenir le renvoi, d’un certificat médical témoignant que Lheur, dans son métier d’émailleur, avait contracté des coliques de plomb et, que, chez lui, le saturnisme pouvait avoir affaibli sa volonté et sa force mentale.


ACTE D’ACCUSATION

Accusés : LHEUR Léon-Lambert, 23 ans, émailleur, à Revin, et MOUCHET Lucienne-Henriette-Louise, 16 ans, journalière, à Givet.


Le nommé Lheur Léon faisait, au commencement de l’année 1922, la connaissance d’une jeune fille de Givet, âgée de 16 ans, Lucienne Mouchet, qui ne tarda pas à devenir sa maîtresse et qui quitta le domicile de ses parents pour le suivre.


Aux premiers jours de mars, les deux amants vinrent habiter Oignies (Belgique), chez un des frères de Lheur Léon, qui leur donna l’hospitalité. Lheur se fit embaucher pendant quelques jours dans une usine, puis ne se livra plus à aucun travail. Le 9 avril, sachant qu’il était recherché pour un abus de confiance qu’il avait commis à Revin et que le père de sa maîtresse recherchait sa fille, il quitta le domicile de son frère et, accompagné de Lucienne Mouchet, se réfugia dans les bois qui environnent Oignies.


Avant de quitter Oignies, Lheur avait fait l’acquisition d’un revolver browning. Le 15 avril, il vint acheter une boîte de 25 cartouches et, rentré dans le bois, en présence de Lucienne Mouchet, essaya l’arme en tirant deux cartouches.


Puis, vers 20 heures, à la nuit tombante, l’accusé et sa maîtresse se rendirent chez les époux Boistay, débitants de boissons et de tabac, à quelques mètres de la frontière franco-belge. Ayant pénétré dans le débit, ils commandèrent deux cafés qu’on leur servit, puis 30 paquets de tabac. Les époux Boistay se préparaient à les servir dans le magasin attenant au débit où Lheur et Lucienne Mouchet les avaient suivis. Cette dernière tenait avec Boistay un des bords du sac où étaient placés les paquets de tabac. La femme Boistay était à quelques pas de son mari, Lheur à quelques pas de sa maîtresse.


Tout à coup, Lheur qui avait abattu le cran d’arrêt de son revolver, prit l’arme dans sa poche et tira, presque à bout portant, sur le sieur Boistay, puis un autre coup sur la femme Boistay. Il prit ensuite la fuite avec la fille Mouchet.


La mort de la femme Boistay fut foudroyante. L’autopsie a révélé que la balle, entrée derrière l’oreille, avait traversé les os de la base du crâne, perforé la mœlle allongée et pénétré jusque dans les tissus du côté opposé du cou.


Boistay n’était que blessé ; par un hasard heureux la balle destinée à le tuer avait frappé sur une branche de ses lunettes et avait rebondi.


Les accusés ont été arrêtés le 19 avril suivant à Charleville. Lheur était encore porteur de son revolver chargé. Ils ont avoué les faits, mais ils prétendent qu’ils avaient seulement, lorsqu’ils sont allés chez les époux Boistay, l’intention de les voler, mais non de les tuer. Leurs allégations sont contredites par les résultats de l’information.


De très mauvais renseignements ont été recueillis sur le compte des deux accusés. Pendant l’occupation ennemie, Lheur vivait de rapines et de la prostitution de ses sœurs. Au régiment, il fut maintes fois puni et se fit noter pour son caractère hypocrite et menteur. C’était, à tous égards, un très mauvais soldat.


La moralité de Mouchet Lucienne est déplorable. Débauchée très jeune, elle accoucha à 14 ans ½ d’un enfant qui ne vécut que quelques jours. L’examen médical auquel elle a été soumise a révélé chez elle quelques anomalies psychiques de nature à atténuer quelque peu sa responsabilité.


En conséquence, sont accusés :


1° Lheur Léon-Lambert, d’avoir : A) à Oignies (Belgique), le 15 avril 1922, en tous cas depuis moins de 10 ans, tenté de donner volontairement la mort à Boistay Eugène-Gustave, laquelle tentative manifestée par un commencement d’exécution n’a manqué son effet que par des circonstances indépendantes de la volonté de son auteur.


Avec les circonstances que la dite tentative d’homicide volontaire ;


Premièrement, a été commise avec préméditation ;


Deuxièmement, a précédé l’homicide volontaire commis sur la personne d’Evrard Mathilde, épouse Boistay, et ci-après spécifié.


B) Dans les mêmes circonstances de temps et de lieu, donné volontairement la mort à Evrard Mathilde, épouse Boistay, avec les circonstances que cet homicide volontaire :


Premièrement, a été commis avec préméditation ;


Deuxièmement, a suivi la tentative d’homicide volontaire commis sur la personne du sieur Boistay et ci-dessous spécifié.


2° Mouchet Lucienne-Henriette-Louise, de s’être, à Oignies (Belgique), le 15 avril 1922, en tous cas depuis moins de 10 ans ;


Premièrement : rendue complice de la tentative d’homicide volontaire ci-dessus spécifiée et qualifiée, commise par Lheur Léon, sur la personne du sieur Boistay Eugène, en aidant ou en assistant avec connaissance l’auteur de l’action dans les faits qui l’ont préparée ou facilitée ou dans ceux qui l’ont consommée ;


Deuxièmement : rendue complice de l’homicide ci-dessus spécifié et qualifié commis par le nommé Lheur Léon, sur la personne d’Evrard Mathilde, femme Boistay, en aidant ou assistant avec connaissance l’auteur de l’action dans les faits qui l’ont préparée ou facilitée ou dans ceux qui l’ont consommée.


LES ACCUSÉS


Tandis que les deux amants prennent place au banc des accusés et répondent au premier interrogatoire d'identité, de bruyants sanglots éclatent dans l'auditoire. Ce sont les deux mères des accusés, Mmes Lheur et Mouchet, qui, côte à côte, pleurent à la vue de cet impressionnant décor de la justice pesant aujourd'hui sur leurs enfants, avec cette terrible menace de la peine capitale que la loi prévoit pour punir le crime dont ils se sont rendus coupables.


Le principal auteur, Lheur Léon-Lambert, car sa jeune maîtresse ne fut qu'à peine sa complice, est maintenant un habitué des prétoires. Il vient de passer deux fois en correctionnelle, une fois pour tentative d'évasion et une deuxième fois pour vol commis avant le crime et dont le produit servit notamment à l'achat de l'arme du crime ultérieur dont il vient répondre aujourd'hui.


Pour cela, il a dû quitter la bure des prisonniers qu’il portait en correctionnelle pour revêtir ses habits... civils, un complet bleu foncé, une chemise à plastron mou, col bas en toile. Figure ingrate et glabre d’un petit voyau, d’un rodeur de barrière ; les cheveux châtains plaqués et ramenés d’une raie gauche sur la nuque.


Il n’a plus l’arrogance de sa première présentation en cour d’assises. Il est un peu plus calme et pour cause. Il a quatre mois de prison et de réflexions amères sur son cas. Il est aussi un peu troublé de ces sanglots maternels qui continuent.


Un peu plus en sourdine, les pleurs de la mère de Lucienne Mouchet s’entendent aussi et contribuent à troubler la conscience de la jeune fille qui, elle aussi, se prend à pleurer dans son mouchoir. Elle est aussi moins fière qu’en avril dernier. Elle ne porte plus ce beau corsage de soie rubis qui éclatait entre les gendarmes aux sévères figures, comme un défi de coquetterie inconsciente à la majesté du lieu. Elle porte un grand manteau sombre et baisse les yeux. Elle est toujours la jolie pierreuse blonde qui, de Givet à Fumay, jusque dans une hutte, en plein bois, sorte de cagna d’êtres errants et dévoyés, jusqu’au soir sanglant, accompagna de sa complicité amoureuse et criminelle, son amant. Elle n’a que 16 ans, mais, forte et bien charpentée, elle est déjà une vraie femme. D’ailleurs l’acte d’accusation nous a appris sa précoce maternité à 14 ans ½. Elle est pâle, émue et, elle aussi, répond d’une voix contenue, étranglée à l’interrogatoire.


L’interrogatoire est à quelque chose près le même que celui du 30 avril — paru dans le « Petit Ardennais » du 1ᵉʳ juin — quant aux antécédents des accusés, antécédents mauvais, puisqu’il y est question de mauvaises actions, de vols ou de prostitution. Il est identique au premier, précisant de quelques détails complémentaires l’acte d’accusation jusqu’au crime lui-même. Cette fois, cependant, les aveux sont plus faciles. Le débat morne et monocorde ne s’anime un peu que lorsque le Président rappelle la préméditation, selon la narration de Lucienne Mouchet. Léon Lheur élève un peu le ton pour se défendre d’avoir préparé le crime.


L'interrogatoire est à quelque chose près le même que celui du 30 avril — paru dans le « Petit Ardennais » du 1er juin — quant aux antécédents des accusés, antécédents mauvais, puisqu'il y est question de mauvaises actions, de vols ou de prostitution. Il est identique au premier, précisant de quelques détails complémentaires l'acte d'accusation jusqu'au crime lui-même. Cette fois, cependant, les aveux sont plus faciles. Le débat morne et monocorde ne s'anime un peu que lorsque le Président rappelle la préméditation, selon la narration de Lucienne Mouchet. Léon Lheur élève un peu le ton pour se défendre d'avoir préparé le crime.


— Je voulais seulement acheter du tabac à crédit.


— Mais, dit le Président, vous avez, avant d'entrer chez Boistay, remis à Lucienne un couteau pour couper la corde destinée à ligoter les époux Boistay selon le plan convenu.


— Je ne me rappelle pas ça, dit-elle.

— Ce n'est pas vrai, dit-il.

— Puis vous lui avez montré le revolver et elle vous a dit : « Pourvu que tu ne tues pas », et il a promis.

— Oui, dit Lucienne.

— Elle se trompe, c'est le jour où je me suis amusé à essayer mon revolver dans le bois dit Lheur.


Puis vient le récit du crime, facilité par le développement d'un plan des lieux qu'on met sous les yeux des jurés.


Lheur reconnaît aujourd'hui qu'il a tiré délibérément en pleine figure sur le père Boistay, alors que ce dernier était à deux mètres de lui, occupé à préparer un sac de paquets de tabac.


M. Boistay fut blessé gravement et n'est pas encore remis physiquement de la terrible secousse que lui occasionna cette scène. Pendant que sa femme se précipitait à son secours, elle fut foudroyée d'une seconde balle tirée à bout portant.


— Je ne sais pas, dit l'accusé, comment le coup est parti. C'est malgré moi.


C'est alors que Lucienne Mouchet, épouvantée, s'enfuit dans la nuit. Impressionné lui aussi, par le spectacle de ses deux victimes baignant, à terre, dans leur sang, et par la solitude tragique de cet instant, que ne troublait plus que le galop affolé de sa complice vers la forêt, l'assassin prit peur à son tour et courut se cacher, sans prendre le temps de réaliser le vol préparé. Il croit qu'il a agi dans un moment de folie. Et cela pour nier la préméditation.


— Le père Boistay m'a dit, si tu n'as pas d'argent, tu n'auras pas de tabac. Alors j'ai vu rouge, j'ai tiré et dans le coup de l'émotion, j'ai laissé tomber l'arme. Je l'ai ramassée et alors, par hasard, le deuxième coup de feu est parti.


L'interrogatoire continue par les détails peu intéressants de l'arrestation et l'audience du matin ne permettra plus, vu l'heure avancée, que quelques dépositions de témoins.


Raoul WERNER.





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