La saga des Bouxin : une dynastie papetière entre Aisne et Ardennes - (La papeterie dans les Ardennes - Volume 1 -Volet 1)

 

Une dynastie papetière entre Aisne et Ardennes

Depuis le XVIIe siècle, la famille Bouxin incarne, dans le Vervinois et la Thiérache, une fidélité exceptionnelle au métier de papetier. Leur aventure, qui s’étend jusqu’en 1914, ne se limite pas au moulin de la Tortue ni à la papeterie de Rougeries.


Papeterie de La Tortue à Thenailles.
Archives départementales de l'Aisne : 3P0942_07 - Thenailles : Section C, 2e feuille - 1813

  Elle se déploie également dans les vallons des Ardennes, à Neuville-lès-This et à Bossus-lès-Rumigny, où plusieurs membres de la lignée implantent ou reprennent des moulins à papier. Cette stratégie d’essaimage familial permet de diversifier les risques, d’exploiter de nouvelles ressources hydrauliques et de maintenir le savoir-faire ancestral face aux aléas économiques.

Tout commence au moulin de la Tortue, près d’Harcigny,Jean Bouxin  (1695,1753) exerce comme marchand papetier. Son fils Pierre, né en novembre 1742, grandit dans cet univers humide où le pilage des chiffons et le travail à la forme rythment la vie. Pierre, ambitieux, loue d’abord la papeterie de Fantigny (Rumigny) en 1769 avant de fonder, en 1778, la papeterie de Rougeries sur les terres du marquis de Noailles. Mais la famille ne s’arrête pas là.



Naissance de Pierre Bouxin
à Harcigny le 17/02/1742
Transcription


Dès 1769, un autre Bouxin – vraisemblablement Jean Bouxin, issu de la même branche d’Harcigny – fonde la papeterie de This, sur le ruisseau de Neuville, dans les Ardennes. Cette usine, qui prend aussi le nom de Neuville-lès-This, est déjà mentionnée en 1784 dans les mémoires des inspecteurs des manufactures : elle appartient alors à Jean Bouxin. Située près de Charleville-Mézières, elle produit principalement des papiers gris, des papiers d’emballage et des cartons grossiers, avec très peu de papier d’impression. Comme beaucoup de petites papeteries rurales, elle reste modeste.. Les bâtiments, en moellon et pierre de taille calcaire, datent pour l’essentiel du premier tiers du XIXe siècle et témoignent encore aujourd’hui d’une architecture discrète, intégrée au paysage campagnard. La papeterie de Neuville-lès-This perdure au moins jusqu’à la fin du XIXe siècle, confirmant l’ancrage des Bouxin dans les Ardennes.


Naissance de Jean Bouxin
Harcigny, le 08/04/1732


  Parallèlement, la famille s’implante ou maintient une présence à Bossus-lès-Rumigny, commune ardennaise voisine de Rumigny. Des papeteries y sont signalées dès la seconde moitié du XVIIIe siècle. Si l’une d’elles est plus tard associée au nom Charlier, la famille Bouxin y est active, comme en attestent les traces toponymiques (rue de la Papeterie) et la continuité familiale dans la commune. Des descendants Bouxin y exercent encore des activités liées au territoire au XXe siècle, illustrant la persistance du nom dans ces vallons.L’expansion vers les Ardennes répond à une logique familiale claire. Pierre Bouxin, à Rougeries, dirige simultanément l’usine de Rabouzy (Vervins) avec ses fils aînés Grégoire et Basile. À sa mort en 1804, sa veuve Marie-Marguerite Lamy prend la tête de Rougeries, aidée de ses enfants. Les successions morcellent parfois l’héritage, mais la famille recompose souvent l’unité : Cyprien Bouxin, puis Jean-Nicolas-Isidore-Florentin Bouxin, maintiennent le contrôle de Rougeries. D’autres branches, comme celle de Neuville-lès-This, fonctionnent en réseau, exploitant des sites distincts pour mieux résister aux sécheresses, inondations et crises de chiffons.
  En 1825, à Rougeries, une féroce bataille pour l'eau déchire la dynastie des papetiers Bouxin. Les frères Grégoire et Basile tentent un  détournement les sources vers une nouvelle usine. Cette trahison fraternelle menace de tarir le moulin originel, déclenchant un conflit juridique majeur devant le maire et le préfet.


Division dans la famille Bouxin
FRAD002_E_DEPOT_0316_D1 - Rougeries 1824-1836 




   Au XIXe siècle, les Bouxin adaptent leurs productions aux réalités locales. À Rougeries, Adonis Bouxin modernise profondément l’usine en 1861 avec des machines à dessiccation à la houille, atteignant 185 000 kilos de papier d’emballage par an. Dans les Ardennes, à Neuville-lès-This comme à Bossus, les moulins restent plus modestes, orientés vers les papiers gris et d’emballage destinés aux commerces régionaux, aux filatures ou aux clouteries. Les ouvriers y sont peu nombreux, souvent cumulant le métier de papetier avec celui de cultivateur, comme c’était la règle dans le Vervinois.

  Cette dispersion géographique – de la Tortue à Rougeries, de Fantigny, Bossus-lès-Rumigny à Neuville-lès-This et – reflète une stratégie de résilience. Les Bouxin traversent la Révolution, les guerres (qui raréfient les chiffons), les successions compliquées et les mutations techniques : du maillet manuel au cylindre hollandais, puis aux machines mécaniques. Leur fidélité au métier est remarquable : des membres de la famille exercent la profession de papetier dans le Vervinois et les Ardennes voisines depuis 1620 jusqu’en 1914.Adonis Bouxin meurt en 1873 ; sa veuve continue l’exploitation à Rougeries. D’autres branches poursuivent plus modestement dans les Ardennes. Aujourd’hui, les bâtiments de la papeterie Bouxin à Neuville-lès-This sont devenus une maison privée, tandis que le nom perdure à Bossus-lès-Rumigny, où des descendants portent encore le patronyme.Partis du modeste moulin de la Tortue, les Bouxin ont su essaimer dans les vallons boisés de l’Aisne et des Ardennes. Leur saga discrète illustre la vitalité des dynasties artisanales rurales : une transmission obstinée du savoir-faire, une adaptation permanente aux ressources hydrauliques et aux marchés locaux, et une empreinte durable sur le paysage industriel de la Thiérache et des Ardennes.



Papeterie de la concurrence à Rougeries
Source : Carte postale ancienne - Éditions Combier (Mâcon) - Collection privée / Libre de droits




Sources : 

Les anciennes papeteries de l'Aisne

Bulletin de la Section des sciences économiques et sociales / Comité des travaux historiques et scientifiques


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