La Guillotine de Mézières Saison 2, Épisode 4, L'Exécution : Anatole Deibler, « Monsieur de Paris », face au condamné Delacourt (Mézières, 1914)
On apprend que Me Hénon, l'avocat de Delacourt, attend avec une fébrilité contenue un signe de l'Élysée. Il a été avisé par le Président de la République qu'il serait invité à s'y rendre dès que le dossier aurait été remis par la Commission des grâces. Le sort du condamné ne tient plus qu'à un fil, ou plutôt à un trait de plume de Raymond Poincaré. Mais tandis que les procédures s'épuisent dans les hautes sphères, Delacourt, lui, semble déjà avoir quitté le monde des vivants.
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| Mézières, Les Assises & la Rue Monge » : Le tribunal de Mézières, où Delacourt fut condamné à mort, sur une carte postale du début du XXe siècle (Archives Départementales des Ardennes). |
Dans sa cellule de la prison de Mézières, il affiche un calme déroutant. Un philanthrope tente de lui offrir un dernier confort :
- « Si vous voulez un ordinaire meilleur, demandez-le. Une côtelette de mouton, du rosbif... ».
Delacourt répond avec une simplicité glaciale :
- « Qu'est-ce que cela peut faire ? Je n'en ai jamais mangé beaucoup dans ma vie. Il est inutile de commencer maintenant. Je suis aussi content avec des "canadas" (pommes de terre) cuites à l'eau. »
Pendant ce temps, à quelques kilomètres de là, le journaliste Charles Puel ne trouve pas le sommeil. Depuis sa fenêtre du quartier de Bel-Air, faubourg de Charleville, il contemple le silence de la nuit et note : « Voilà pourquoi peut-être, alors que dans Bel-Air endormi, pas un bruit discordant ne s'élève... je me prends à rêver et je songe à l'au-delà. Delacourt, dans 6 ou 7 heures, ne sera plus. »
Puel se replonge alors dans l'œuvre de Victor Hugo, trouvant dans les pages du Dernier Jour d'un Condamné le reflet exact de l'horreur qui se prépare. Car au dehors, la bise souffle et la "sinistre veuve" s'apprête à faire son entrée en scène.
Il est 5 heures un quart. louis Deibler, dit Monsieur de Paris, bourreau de père en fils, sort de l'Hôtel du Nord (Avenue Georges Corneau) avec ses aides. Ils se rendent à la gare où les attend un camionneur de chez Puycouyoul. C'est là que l'on procède au déchargement des pièces de la guillotine mobile pour les transborder dans le fourgon de transport. Mais au moment d'atteler les chevaux pour acheminer la machine vers la prison, on s'aperçoit que les traits (les lanières de cuir de l'attelage) sont trop courts. Impossible de faire partir l'attelage dans cet état. Ce contretemps technique retarde le convoi d'un quart d'heure environ. Le fourgon, contraint de faire le tour par le Cours d'Orléans (Cours Briand), n'arrive sur la petite place de la prison qu'à 5 heures trois quarts. Une longue rumeur parcourt alors la foule : la machine est là, prête à être assemblée pièce par pièce devant la porte du pénitencier.
C'est à 6 heures 40 exactement que le procureur Laroche pénètre dans la cellule. Delacourt dort profondément ; il faut le secouer à plusieurs reprises pour le réveiller.
— « Votre pourvoi est rejeté », dit le procureur.
— « Ah ! Ah ! », répond Delacourt. « J’en aurai du courage, allez. »
Il demande à voir l'aumônier et se confesse durant de longues minutes. On demande à Delacourt s'il veut prendre quelque chose de réconfortant. En prévision de ses désirs, la police avait fait apporter du café, du cognac, du rhum, un paquet de cigarettes et un cigare. Delacourt a demandé un petit verre de rhum et a fumé une cigarette. M. Deibler et ses aides pénètrent à leur tour dans le greffe. Avec un sang-froid remarquable Delacourt enlève lui-même son veston et son gilet de flanelle. Le bourreau n'a pas eu la peine de lui couper les cheveux, il a simplement échancré largement la chemise. Pendant ce temps Delacourt avait déposé sur un petit banc sa cigarette. Le condamné paraissait alors très calme et d'un pas ferme, il traversa la cour qui sépare sa cellule du greffe.
À ce moment-là, dans le silence de la salle voûtée, on n'entend plus que le frémissement de la foule qui gronde dehors, de l'autre côté des murs. Louis Deibler vérifie chaque détail. Delacourt est maintenant prêt. Dehors, la ville est sous état de siège. Pour éviter tout débordement, la gendarmerie a déployé un service de sécurité sans précédent. Le quartier de la prison est devenu une zone interdite, verrouillée par un dispositif militaire. Le périmètre de la guillotine est protégé par dix points de sécurité stratégiques :
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Carte : Le service d'ordre du 16 janvier 1914
Les 10 barrages stratégiques (numérotés de 1 à 10 sur la carte) ont été placés ainsi : 1° Au coin de la rue Monge et de la rue Thiers, 2° au passage de la Boucherie, 3° à l'angle du Château d'Eau, 4° à l'entrée des abattoirs, 5° rue du Bois-d'Amour, 6° avenue du Château, 7° à l'angle sud-ouest de l'Eglise et de la rue de Saint-Julien, 8° à l'angle de la rue du presbytère, 9° rue du Château et du Gymnase, 10° à l'escalier du Château. Recherches et présentation par : Échos des Ancêtres Ardennais. Source : Archives Départementales des Ardennes (Fonds postérieur à 1926). (Lutte contre le plagiat – Toute reproduction interdite sans citation de la source). |
1. Au coin de la rue Monge et de la rue Thiers
2. Au passage de la Boucherie
3. À l'angle du Château d'Eau
4. À l'entrée des abattoirs
5. Rue du Bois-d'Amour
6. Avenue du Château
7. À l'angle sud-ouest de l'Église et de la rue de Saint-Julien
8. À l'angle de la rue du Presbytère
9. Rue du Château et du Gymnase
10. À l'escalier du Château
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| Deibler préparant la guillotine (Carte postale ancienne, début XXe siècle - Domaine Public) |
La foule est là, compacte, contenue derrière ces barrages. Parmi elle, une présence glace le sang : Eugénie Sury, la victime qui a survécu au massacre de Monthermé, est venue par le train de nuit. Elle est là pour voir tomber la tête de celui qui a brisé sa vie.
L'heure passe ! Il est sept heures neuf minutes exactement quand la porte de la prison s'ouvre laissant passer les magistrats, Deibler et ses aides et, enfin, très pâle, regardant fixement devant lui, Delacourt. L'archiprêtre Lejay l'embrasse deux fois, les aides le poussent contre la planche qui bascule, la lunette se referme, le couteau tombe. Justice est faite ! Delacourt a payé sa dette à la société en moins de cinquante secondes. Le corps, basculé dans le panier rempli de sciure reçoit aussitôt la tête. Puis, les bords du panier bien lavés à l'éponge — Deibler a le soin de ses meubles — il est placé dans un fourgon.
Encadré par un détachement de dix gendarmes, le fourgon se dirige au trot vers le cimetière de Mézières. Un cordon de troupes cerne la nécropole. Le cadavre — que naturellement personne n'a réclamé — est placé dans un cercueil fabriqué par M. Déchet, menuisier à Mézières, et enterré aussitôt près de Gurnot, exécuté 28 ans plus tôt. Gurnot fut condamné un vendredi et exécuté un vendredi. Delacourt également. C'est une coïncidence curieuse, un jour qui, vraiment, leur a porté malheur.
Pendant ce temps, les aides démontent « la sinistre veuve ». À la voir avant l'exécution, alors que les montants ne sont pas encore tachés de sang, cette guillotine ressemble plutôt à un joujou d'enfant pas sage. Les pièces sont rangées dans le fourgon qui quitte la place à 7 heures trois quarts. La place est lavée par deux cantonniers de la ville. Delacourt a été exécuté par une belle matinée froide de Janvier. Aux arbres, le givre avait suspendu ses diamants. Là, dans le lointain cimetière, le fossoyeur jetait les lourdes pelletées de terre, emblèmes de l'oubli. Pas un mot pour sa femme, pas un remords pour sa fille, pas un parent, pas un ami n'avait pour le décapité des paroles de pardon ou de pitié.
Sur l'acte de décès, il est écrit qu'il est mort rue de la Prison.
Note historique : Ce récit de l'exécution de Delacourt nous est parvenu grâce au témoignage poignant de Charles Puel. Le journaliste, qui ne trouvait pas le sommeil cette nuit-là, a consigné les moindres détails de cette froide matinée de janvier 1914. Ce travail de mémoire et de recherche est proposé par Échos des Ancêtres Ardennais dans une démarche de préservation du patrimoine historique local.
Pour aller plus loin Si le destin tragique de Delacourt et la précision mécanique de la justice de l'époque vous ont captivés, je vous recommande vivement la lecture de l'ouvrage de référence : "Anatole Deibler : Profession bourreau (1863-1939)" de Gérard Jaeger. Ce livre s'appuie sur les carnets personnels du bourreau, où il consignait avec une froideur chirurgicale chaque exécution, y compris ses passages dans les Ardennes. C'est une plongée fascinante dans la psychologie d'un homme qui fut le bras armé de la loi pendant près d'un demi-siècle, et dont le nom reste indissociable de l'histoire pénale française. |
- La Guillotine de Mézières Saison 2, Épisode 1 : Bain de sang à Monthermé
- La Guillotine de Mézières Saison 2, Épisode 2 : Arrestation du meurtrier dans les bois de Damouzy
Article du journal "Le Petit Ardennais" du samedi 13 janvier 1914
Article du journal "Le Petit Ardennais" du samedi 17 janvier 1914
© [2026] Échos des Ancêtres Ardennais. Ce récit original, fruit d'un travail de recoupement entre les archives départementales et les registres historiques du bourreau Anatole Deibler, est protégé par le droit d'auteur. Toute reproduction, même partielle, ou réutilisation sur un autre support sans autorisation préalable et lien direct vers cet article est strictement interdite.



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