Une fortune, une fontaine, la statue de Charles de Gonzague : le surprenant héritage Payer-Guillemain à Charleville


  Une fortune, une fontaine, une statue : le surprenant héritage Payer-Guillemain à Charleville

  Au cœur de Place Ducale, la statue de Charles de Gonzague domine aujourd’hui une fontaine monumentale devenue emblématique. Rien, à première vue, ne laisse deviner l’histoire singulière qui se cache derrière cet ensemble.

  Car ce monument n’est pas seulement un hommage au fondateur de la ville. Il est aussi le fruit d’un héritage inattendu, d’un testament contesté… et d’un compromis municipal.

  Une succession hors du commun

  Le 16 février 1895 meurt à Charleville Pierre Payer, âgé de 71 ans. Ancien vérificateur de première classe du service des perceptions municipales de Paris, il avait fait carrière dans l’administration financière de la capitale.


Acte de décès de Pierre Payer
Charleville, le 15/02/1895
Archives départementales Ardennes :Charleville, 1895-1896, 2E105 162
Transcription


Avis de décès de Pierre Payer
Le Petit Ardennais du 17/02/1895/Archives départementales des Ardennes


  Trois jours plus tard, le 19 février, son épouse Philippine Louise Clotilde Guillemain s’éteint à son tour, à l’âge de 62 ans, dans leur domicile de la Grand’Rue (Rue de la république). Le couple ne laisse pas de descendance directe.

  Mais la disparition de Clotilde Guillemain va rapidement susciter l’attention. Dans son testament, elle lègue à la ville de Charleville une somme importante — plus de 56 000 francs — à une condition bien précise : la construction d’une fontaine monumentale.

Une exigence inattendue


Acte de décès de Philippine Louise Clotilde Guillemain
Charleville, le 19/02/1895
Archives départementales Ardennes :Charleville, 1895-1896, 2E105 162
Transcription




Avis de décès de Philippine Louise Clotilde GUILLEMAIN
Charleville, le 20/02/1895
Sources : DEP/ARDENNAIS 31, 20 février 1895





CHARLEVILLE. — Singulier testament. — Sous ce titre, nous lisons dans le Petit Journal cette information, qu'à titre de curiosité nous reproduisons purement et simplement.« La ville de Charleville vient d'hériter d'une fortune assez importante que lui a léguée une veuve, Mme Payer-Guillemin, mais à une condition assez singulière. La défunte exige que la municipalité fasse construire, sur la principale place de Charleville, une fontaine semblable à celle qui se trouvait autrefois à Paris, sur la place du Château-d'Eau. Cette clause a laissé la municipalité rêveuse et lui a donné quelque doute sur l'état mental de la vieille dame au moment où elle a rédigé son testament ; aussi est-il probable qu'elle refusera le legs.« La fontaine dont Mme Payer-Guillemin voulait voir un fac-similé orner une place de Charleville n'offrait d'ailleurs rien de bien remarquable ; elle se composait de trois bassins concentriques et superposés ; dans le bassin intérieur, huit lions accroupis lançaient des jets d'eau par la gueule.« Ce monument, dû à l'architecte Girard, fut érigé en 1810 ; mais, en 1867, on le trouva insuffisant pour la décoration de la nouvelle place du Château-d'Eau. On le transporta donc au marché de la Villette, et il fut remplacé sur la place du Château-d'Eau, devenue place de la République, par la statue actuelle. »
Le Petit Ardennais du 08.03.1895/Archives départementales des Ardennes



  La particularité du legs réside dans le modèle imposé. Mme Payer-Guillemain souhaite voir reproduite l'ancienne fontaine aux Lions de Nubie de l'ingénieur Girard. elle était située, autrefois sur la place du Château-d’Eau, aujourd’hui Place de la République.

  Ce monument, édifié en 1810, se composait de trois bassins superposés ornés de lions crachant de l’eau. Jugé insuffisant lors des transformations de Paris au XIXe siècle, il avait été déplacé puis relégué à un usage plus secondaire.

  C’est pourtant ce modèle que la défunte entend faire revivre à Charleville.



Le rêve parisien de Mme Payer-Guillemain
Dans son testament de 1895, cette donatrice exigeait que Charleville reproduise la fontaine aux Lions de Nubie de l'ingénieur Girard. Ce monument majestueux à vasques superposées, orné de huit lions cracheurs d'eau, trônait sur la place de la République à Paris avant d'être transféré à La Villette en 1867. Jugée trop singulière et rappelant désormais un simple abreuvoir aux bestiaux, cette clause laissa la municipalité ardennaise sceptique. Elle préféra finalement ériger la statue de son fondateur, Charles de Gonzague
.Carte postale ancienne (vers 1909) – Éditeur P.P.C. Paris.





La fontaine du Château-d’Eau (dite fontaine aux Lions de Nubie), conçue par Pierre-Simon Girard en 1811. Elle se trouvait à l'origine sur l'actuelle place de la République à Paris avant d'être transférée à la Villette en 1867.Source : Photo par Greub / Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0




  On peut y voir l’influence indirecte de son mari. Par ses fonctions à Paris, Pierre Payer a nécessairement connu les grands travaux urbains du XIXe siècle, menés notamment sous l’impulsion du préfet Georges-Eugène Haussmann. Ce contexte a pu nourrir, chez le couple, un intérêt pour les aménagements monumentaux.

  Une décision difficile pour la ville

  Face à ce legs, la municipalité hésite. La condition imposée paraît contraignante, et certains doutent même de la lucidité de la défunte.

  La situation se complique lorsque des héritiers contestent la succession. Plutôt que d’engager une procédure longue et incertaine, un accord est trouvé : une transaction permet à la ville de conserver une partie de la somme, soit environ 25 000 francs.




Le Petit Ardennais du 20/02/1895.






Le Courrier des Ardennes

Conseil municipal de Charleville du samedi 2 mars 1895

— L'on se souvient que Mme veuve Payer Guillemain, décédée récemment, a laissé à la Ville toute sa fortune, soit environ 55.000 fr., à condition que cet argent serve à l'érection d'une fontaine monumentale au centre de la place Ducale. Les héritiers, ayant manifesté l'intention d'attaquer le testament de leur parente dont ils mettaient en suspicion les facultés mentales, il s'agissait de savoir si ses dispositions dernières étaient susceptibles d'être révoquées.

À ce point de vue, la Ville n'a rien à craindre, aussi n'est-ce pas pour ce motif, mais seulement en raison de l'honorabilité des deux familles qui comptent dans leurs rangs des parents très pauvres, que le rapport conclut à ce que la Ville n'accepte qu'en partie ce legs, d'accord, en cela, avec la jurisprudence du Conseil d'État.

Les conclusions tendent à l'adoption du legs jusqu'à concurrence d'une somme nette de 25.000 fr., les frais restant à la charge des héritiers. (Conclusions adoptées.)


  Le 20 novembre 1895, un décret officialise l’acceptation du legs.

  Avec les intérêts produits, la somme disponible atteint un peu plus de 26 000 francs. Mais très vite, une évidence s’impose : ce montant ne suffira pas à réaliser une fontaine monumentale.

  Du projet initial à un monument transformé

  Confronté à cette limite financière, le conseil municipal décide de modifier le projet. Plutôt que de reproduire fidèlement la fontaine parisienne, il choisit de lui donner une dimension plus symbolique



La Place Ducale et la statue de Charles de Gonzague au début du XXe siècle. Carte postale ancienne .



Il est alors décidé que la fontaine sera surmontée d’une statue de Charles de Gonzague.

Ce choix permet de lier l’aménagement urbain à l’histoire locale. Fondateur de Charleville en 1606, Charles de Gonzague incarne l’origine même de la ville. Lui consacrer un monument sur la Place Ducale revient à inscrire sa mémoire au cœur de l’espace public.

  Le projet initial de Mme Payer-Guillemain s’en trouve profondément transformé.

  Un coût largement dépassé

  Au final, la construction de l’ensemble dépasse largement les moyens du legs. Le coût total atteint environ 47 300 francs.

  Les principales dépenses se répartissent ainsi :

5 000 francs pour le modèle de la statue
8 000 francs pour son exécution
26 000 francs pour les bassins, le socle et les vasques
plus de 3 000 francs pour les éléments décoratifs (lions, dauphins)
environ 5 000 francs pour les aménagements annexes

  Une fois déduits les 26 584 francs issus du legs et de ses intérêts, il reste plus de 20 000 francs à financer.

  La municipalité décide de compléter la somme. Autrement dit, le projet est en partie payé par les contribuables.

  Une origine familiale ancrée dans les Ardennes

  Derrière ce legs se dessine aussi une histoire familiale locale.

Legs de Clotilde Payer-Guillemain

  Née en 1832 à Charleville, Clotilde Guillemain est la fille d’un menuisier. Elle appartient à ce milieu artisanal qui constitue une part essentielle de la société ardennaise du XIXe siècle.

  Un détail relevé dans les archives éclaire son environnement : dans sa famille maternelle figure un proche parent — probablement un oncle — ancien soldat de Napoléon Bonaparte, blessé au combat en Moravie, devenu ensuite commissaire de police à Charleville, Jean Godet (1778-1853). Chevalier de la Légion d'honneur Il apparaît comme témoin dans l'acte de naissance.

  Ce parcours illustre une certaine ascension sociale et une proximité avec les fonctions publiques.

  Son mari, Pierre Payer, suit une trajectoire comparable à une autre échelle. Parti des Ardennes, il fait carrière dans l’administration parisienne, jusqu’à devenir vérificateur principal. Ce poste, au cœur des finances municipales, le place dans un environnement marqué par les grandes transformations urbaines du XIXe siècle.

 Une volonté détournée

  Le résultat final s’éloigne sensiblement de l’intention initiale de Mme Payer-Guillemain.

  Elle souhaitait une fontaine inspirée d’un modèle parisien précis. La ville réalise finalement un monument plus ambitieux, intégrant une statue du fondateur de Charleville.

  Ce décalage illustre les limites d’un testament lorsque sa mise en œuvre dépend de décisions publiques. Entre contraintes financières, choix politiques et adaptation locale, le projet évolue.

Il n’en reste pas moins que sans ce legs, la fontaine monumentale de la Place Ducale n’aurait probablement jamais vu le jour sous cette forme. Une mémoire encore visible aujourd’hui, plus d’un siècle après les faits, la trace de cette histoire subsiste dans la ville.

Une rue Payer-Guillemain rappelle encore le nom du couple. Quant à la fontaine de la Place Ducale, elle demeure un élément central du paysage urbain de Charleville-Mézières.

Peu de passants connaissent l’origine exacte de ce monument. Pourtant, derrière la pierre et le bronze, se cache une histoire faite de transmission, de compromis et d’adaptation






Transcription

Le Petit Ardennais du 22.10.1899/Archives départementales des Ardennes


  L’inauguration du 22 octobre 1899 fut un moment de gloire pour les élus, mais le journal Le Petit Ardennais ne manqua pas de relever l'ironie suprême de l'histoire. Charles de Gonzague, le prince dévot, le fondateur de couvents , se retrouvait figé dans le bronze au-dessus d'une eau financée par une femme qui avait « boudé les sacrements ».

  Le journaliste Charles Puel écrivit alors : « Ce que, du haut du ciel, sa demeure dernière, il doit pleurer, ce dévot prince paillard et endetté, lui qui doit sa statue à une libre-penseuse ! ». Ce décalage entre la piété du duc et la conviction de la donatrice rappelle que, sur la Place Ducale, le pragmatisme et l'argent n'ont pas d'odeur, même pour les monuments les plus sacrés.





Sources :





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