CHRONIQUE LOCALE ET RÉGIONALE
Avant l’Inauguration Aujourd’hui dimanche, à deux heures et demie, au milieu de la foule — nombreuse sans doute — sera officiellement inaugurée la fontaine monumentale de la place Ducale. La Fanfare municipale jouera la Marseillaise à son ancien duc. La compagnie des pompiers fera la haie, le conseil municipal, en habit noir, sera moins décoratif que les anciens chevaliers casqués, bottés et éperonnés. La foule applaudira des discours qu’elle n’aura pas entendus et qui ne donneront certainement la gloire immortelle ni à Charles de Gonzague, ni à leurs auteurs.
Une inauguration sans cantate ! Ce sera la seule originalité de cette cérémonie. Ne nous en plaignons pas trop.
Reparlerons-nous de la fontaine et de la statue ? Par tranches, nous en avons si souvent entretenu nos lecteurs que, vraiment, nous croirions leur causer de l’ennui en rassemblant les nouvelles anciennes pour en faire un tout. Nous avons décrit l’œuvre de Colle et de Petitfils ; nous avons donné les dimensions du socle, des bassins, des dauphins, des vasques ; nous avons reproduit le fac-similé de la plaque en cuivre sur laquelle sont gravés les noms des conseillers municipaux, plaque enfermée dans une boîte en plomb et scellée dans la première pierre. Aussi n’insisterons-nous pas aujourd’hui.
La première eut lieu en avril 1861. On avait organisé une cavalcade dont les bénéfices seraient affectés à soulager les malheureux. En ce temps-là, on ne faisait moins tirer l’oreille qu’aujourd’hui, paraît-il, car les bénéfices s’élevèrent à la somme de 5,338 francs. Les dames de Charleville avaient prêté leur concours et confectionné les bannières, les écussons, les oriflammes. De nombreux chars figuraient dans le défilé. Quelques-uns étaient très originaux et tranchaient fort sur le cortège historique.
Charles de Gonzague faisait son entrée dans sa ville. On avait pour cela reconstitué les costumes de 1625. Deux hérauts ouvraient la marche. Le cortège sortait des casernes de la porte de Flandre. Les musiciens du 11e régiment de chasseurs à cheval, revêtus du costume des chevau-légers, avec la bannière de la famille de Gonzague, suivaient. Puis venait le duc de Nevers, quatre valets de pied, son fils Charles de Rethel, ses deux filles, Mlles de Nevers et Anne de Gonzague, des pages, des gardes du corps, des écuyers, des chevaliers de la milice chrétienne, le maréchal du palais, le grand prévôt, le grand veneur, le grand louvetier — tout le monde était grand quelque chose à l'époque, — les seigneurs, les baillis d'Arches, médecins, apothicaires, les gouverneurs de Charleville, de Mézières, d'Attigny, précédés des écussons de leurs villes. Il y avait aussi des mousquetaires de la Reine. Si on les avait connus, on eut pu aussi y mettre les Mousquetaires au Couvent. Les costumes étaient superbes, et la fête fut magnifique. On remarqua principalement un pêcheur napolitain et un joueur d'orgue !!!
Charles de Gonzague Cette inauguration met en relief surtout le fondateur de Charleville, Charles de Gonzague. Le père de Charles de Gonzague était l’italien Louis de Gonzague qui épousa Henriette de Clèves, fille de François Ier de Clèves. Il naquit le 16 mars 1580 à Paris. Charles de Gonzague fut gouverneur de Champagne, comte de Rethel et prince d’Arches.
Le 16 mai 1606 il signa le décret qui fondait « Charleville ». Il mourut à Mantoue en 1637. Ce fut en somme un assez triste sire, quoiqu’en dise la Croix, qui en fait un chrétien fervent. Sa mère aussi l’était pratiquante... de deux façons. Sur Charles de Gonzague et les origines de la ville, nous ne nous étendrons pas. Une petite brochure sera mise en vente demain dimanche matin, au prix de dix centimes. Elle a pour titre : Charles de Gonzague, fondateur de Charleville et pour auteur, M. Albert Meyrac.
Précédentes fêtes Il y a cependant à propos du fondateur de Charleville et de la fontaine, d’intéressantes choses à raconter. Le nom de Charles de Gonzague fut à plusieurs reprises prétexte à fêtes et à cavalcades, organisées au profit des pauvres. À ce propos, citons deux fêtes qui ont l’avantage de ne pas se perdre dans la nuit des temps et dont beaucoup de nos patriotes se souviennent fort bien encore.
À propos de ce joueur d’orgue, une anecdote. Il se nommait M. Elysée de Montagnac, de Sedan. Il était tellement bien grimé qu’un gare de Sedan lui refusa un billet de première sous prétexte qu’on ne pouvait en délivrer aux gens de son espèce. Si non e vero..... etc. Une autre cavalcade fut également organisée sur le même thème et pour le même motif, en 1879. Elle fut aussi — sinon plus — luxueuse que la première et les résultats en furent fort appréciés par les pauvres de la ville.
Gravures et brochures Aujourd’hui, vivant avec son siècle, l’industrie s’est emparée, elle aussi, de l’inauguration. Nos compatriotes, photographes et libraires, en ont tiré profit. Nous signalerons en passant les très jolies photographies de la Fontaine de la place Ducale, mises en vente par MM. Gelly, photographes ; les photogravures et les cartes postales éditées par M. Ed. Jolly, libraire, d’après les photographies Collinet. Notre confrère Tristan de Piègne, lui aussi, donne dans La Vie Ardennaise illustrée, un très artistique dessin représentant la statue de Charles de Gonzague.
Un autre Ardennais, M. Petitfils, architecte de la ville de Charleville, auteur de la fontaine, a fait une fort intéressante brochure sur la Fontaine Ducale et l’Eau à Charleville. L’auteur fait l’historique de la question des eaux à Charleville depuis la fondation de la cité carolopolitaine. Dans ce petit volume, édité par M. Ed. Jolly, et coquettement imprimé au Petit Ardennais, avec de curieuses gravures reconstituant la fontaine à ses diverses époques, M. Petitfils s’étend longuement, trop longuement peut-être, sur le temps passé. Il glisse trop rapidement, à notre avis, sur la construction de la fontaine actuelle. Peut-être par modestie — en partie double pour lui — d’architecte et d’auteur.
Une anecdote Du livre de M. Petitfils, nous extrayons une anecdote charmante, qui prouvera une fois de plus que l'Ardennais est le Gascon du Nord. Nous la résumons. En 1821 et 1822, vivait à Charleville une dame Milfort, qui guérissait les malades au moyen de prières. Elle leur ordonnait, après la consultation, d'aller se plonger la face dans la fontaine de la place Ducale. L'eau était fort saine, paraît-il. Les simples d'esprit la trouvaient excellente. Un carolopolitain sceptique, M. C..., avertit quelques-uns de ses amis et se déguisa en mendiant paralytique. Il alla comme les autres à la fontaine de la place Ducale. Successivement, après avoir récité des prières, il jeta ses béquilles et se mit à danser un cancan échevelé. On cria au miracle. Un an après, Mme Milfort fut condamnée à la prison.
La fontaine actuelle M. Petitfils, disions-nous, ne s'est pas étendu sur la fontaine actuelle. Il nous permettra de compléter ses notes. Cela pourra servir plus tard... ou bientôt.
Le 19 février 1895 mourait à Charleville, Mme Payer-Guillemain, descendante d'une des plus anciennes et des plus honorables familles de la ville. Un de ses ancêtres s'était occupé, jadis, de la question des eaux. Mme Payer-Guillemain, (qui mourut deux ou trois jours après son mari), avait fait un testament par lequel elle léguait à son mari, s'il lui survivait, à la ville si elle succombait après lui, toute sa fortune, s'élevant à la somme de 56,500 francs, à charge de construire une fontaine monumentale.
Après le décès, on apprit que la défunte voulait être enterrée sans les secours de la religion. Les obsèques furent donc civiles. Les héritiers menaçant d'intenter un procès à la ville, la municipalité consentit à une transaction. Les héritiers abandonnaient une somme de 25,000 francs et payaient les frais. Le décret autorisant la ville à accepter fut rendu le 20 novembre 1895. L'argent placé en rentes sur l'Etat a produit, jusqu'en décembre 1898, la somme de 1,584 francs d'intérêts à ajouter au legs.
Le Conseil municipal qu'une fontaine artistique intéressait peu, décida qu'une statue de Charles de Gonzague surmonterait la fontaine.
Mais les 26,584 francs ne suffisaient plus ! Comment faire ? Tout simplement on vota des crédits. La différence s'élevait à 20,716 francs. Où les trouver ? La municipalité s'en occupa fort peu. Elle voulait sa statue. Elle l'a. Les contribuables payeront. Voici, en effet, les détails des dépenses :
Modèle de la statue : 5.000 fr.
Exécution de la statue : 8.000 fr.
Construction des égouts et trottoirs : 2.500 fr.
Socle, vasques, bassins : 26.000 fr.
Distribution d'eau : 1.500 fr.
Modèle des dauphins : 500 fr.
Id. des têtes de lions : 250 fr.
Exécution des dauphins : 2.160 fr.
Id. des lions : 720 fr.
Imprévus : 670 fr.
TOTAL : 47.300 fr.
À retrancher legs Payer-Guillemain : 26.584 fr.
Reste à payer : 20.716 fr.
Il est vrai, d'autre part, que M. Petitfils dans son historique de la question des eaux, déclare qu'« aujourd'hui, pour la distribution des eaux, la population n'a rien à envier aux villes, mêmes les plus importantes ». L'auteur sans doute avait oublié de consulter les habitants de Belair et du faubourg de Flandre.
Et maintenant que nous avons dit comment fut fondée la quatrième fontaine de Charleville, terminons par ce mot qui sera celui de la fin : « Charles de Gonzague, si nous en croyons la Croix, fut un pieux et un zélé. Il affectionnait beaucoup l'ordre de Saint-François !! » Ce que, du haut du ciel, sa demeure dernière, il doit pleurer, ce dévot prince paillard et endetté, lui qui doit sa statue à une libre-penseuse !
Et la Croix ne jette pas l'anathème ! Ce qui prouve une fois de plus que l'argent, pour ces gens-là, n'a pas d'odeur. « Et maintenant, accordez les violons ! »
CHARLES PUEL.
Le Petit Ardennais du 22.10.1899/Archives départementales des Ardennes

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