De la terre de Montcornet au soleil de Bourail : Le destin volé de Marie Célina Gérard - Destins Judiciaires- Volume 2-Volet 3



   Le Géant de Bois et de Fer : La Loire à Saint-Nazaire



  Le voyage vers l’oubli commence dans le fracas des vagues et l'odeur de goudron. En ce mois d'août 1883, le port de Saint-Nazaire voit s'amarrer un colosse : Le Loire. Ce n'est pas un simple navire de commerce, c'est un "vaisseau-transport", un hybride de bois et de fer conçu pour porter les rebuts de la société française vers les antipodes.


 Imaginez ce trois-mâts de 63 mètres de long, dont la coque en bois est protégée par un blindage de 20 centimètres d'épaisseur. Sous ses 2 700 m² de voilure se cache une machine Schneider de 650 chevaux. Mais le véritable secret de La Loire se trouve sous la ligne de flottaison. Là, dans les entrailles du navire, la batterie basse a été transformée en une cage géante. Des cloisons de fer séparent les marins de la "cargaison humaine". C'est une prison flottante, sombre, où l'air est rare et où l'odeur de la sueur se mêle à celle de l'humidité saline                           


 Véritable trait d'union entre la métropole et le bagne, le navire de transport "La Loire" assurait la navette entre Saint-Nazaire, l'île de Ré et la Nouvelle-Calédonie, emportant à chaque voyage des centaines de forçats vers leur destin colonial.
Source : Dossier 4 : « La Loire » navire de transport des forçats, Le blog de Philippe Poisson.



L’Escale du Désespoir : Saint-Martin-de-Ré

  Le 4 août 1883, après avoir quitté Brest, Le Loire jette l'ancre en rade de l’île d’Aix. C’est ici que le destin de Blaise Pelaud bascule définitivement. Transféré depuis le dépôt des condamnés de Saint-Martin-de-Ré, le jeune maçon de la Creuse, âgé de 20 ans, est poussé à bord.


Île de Ré. Saint-Martin-de-Ré. Départ de Forçats pour le bagne


Transcription de l'acte de naissance de Blaise Pelaud

Archives départementales de La Creuse

  Sur sa fiche matricule, le numéro 14 643 est désormais son nom. On y lit son signalement : 1m65, yeux roux, visage ovale. Mais surtout, on y voit cette mention qui a scellé son sort : « Condamné à mort le 16 février 1883 pour viol, assassinat et vol qualifié ». Jules Grévy, le président de la République, a signé sa grâce le 5 mai. Ce n'était pas un pardon, mais une condamnation plus lente : les travaux forcés à perpétuité. La France de 1883 ne veut plus seulement punir ; elle veut coloniser. Pelaud est un outil pour bâtir l’empire


La Traversée (Août - Octobre 1883)

Le 7 août 1883, l’ordre d’embarquement est définitif. Le 9 août, après l'inspection du major général, La Loire déploie ses voiles. À bord, ils sont 1 206 hommes. Parmi eux, des centaines de forçats entassés dans la soute-prison.


  Pendant près de 90 jours, Pelaud vit au rythme des ordres des gardiens et du tangage du navire. La discipline est féroce. Pour ces hommes promis au "bagne vert", la traversée est une épreuve physique : la nourriture est rationnée, les maladies rôdent dans l'obscurité de la batterie basse. Ils franchissent l'équateur, doublent le Cap de Bonne-Espérance, ignorant tout de ce qui les attend. Le jeune maçon illettré, qui n'avait connu que la Creuse et les Ardennes, voit l'immensité de l'océan Indien se refermer sur son passé.


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  • Le nommé : Pelaud, Blaise, dit "Pierre".
  • Écroué sous le n° : 9067, fils de parents inconnus.
  • Naissance : Né à St Martial-le-Vieux, le 27 juillet 1862, arrondissement d'Aubusson, département de la Creuse.
  • Âge & Profession : Âgé de 20 ans, maçon
  • Verdict : Condamné le 16 février 1883 par la Cour d'Assises des Ardennes, à la peine de mort,pour Viol, Assassinat et vol qualifié.
  • Grâce : Peine commuée en celle des T.F. (Travaux Forcés) à perpétuité par Décret Présidentiel du 12 mai 1883.Écroué au dépôt le 6 juin 1883
  • DATE DU REJET DU POURVOI. 1er mars 1883
  • Embarqué le 7 Août 1883 sur le Loire à destination de la Nelle Calédonie

L’Arrivée à Nouméa : Le Choc du Bagne
  Fin octobre 1883, les côtes découpées de la Nouvelle-Calédonie apparaissent. Pour Blaise Pelaud, c’est le débarquement à l’Île Nou. Le contraste est violent entre la beauté turquoise des lagons et la grisaille de la condition de forçat


Archives Nationales d'Outre-Mer (ANOM), Cote COL H 1441.

  • Condamnations antérieures : Aubusson (1878) et Châteauroux (1881) pour Vol et Rébellion (6 mois de prison).
  •  Renseignements sur sa conduite :: "Son travail
  • Instruction : Illettré (Il ne sait toujours ni lire ni écrire).
  • Profession ou métier appris au bagne : Effilocheur
  • Conduite, punitions infligées : La mention "Bonne"




 À peine arrivé, l'instinct de survie ou la folie le pousse à l'irréparable : il tente de s'évader. Mais l'île est une prison naturelle. Repris, il est soumis aux travaux les plus durs. Le maçon devient un casseur de pierres, un constructeur de routes sous un soleil de plomb. Dans les registres, on note son métier appris au dépôt : "effilocheur". Il passe ses journées à défaire de vieilles cordes, un travail répétitif qui brise l'esprit autant que les mains.





ÉTAT DES MUTATIONS - Matricule n° 13624 1884 : 

  • Arrivé et évadé le 16 octobre 1884. Réintégré le 18 du même mois. (Note : Il a tenté de s'échapper dès son arrivée !) 
  •  1901 : Proposé pour une commutation de peine à 20 ans. Accordé par le G.G. (Gouverneur Général) 
  • En 1901. 1919 : Proposé pour la remise du reste de sa peine.
  •  1921 - 1923 : Successions de propositions pour remise totale de peine par le Gouverneur.
  •  Décédé à Bourail le 18 février 1932.

 Le Tournant : De Forçat à Fermier

Le temps, en Nouvelle-Calédonie, s'écoule différemment. Les décennies passent. Le jeune assassin de la petite Marie Célina Gérard vieillit sous le matricule 14 643. En 1905, après 22 ans de bagne, une lueur d'espoir apparaît : sa peine perpétuelle est commuée en 20 ans.


Vestiges du bagne : Tirage d'une plaque de verre originale de 1906 (Source : Criminocorpus). Cette image témoigne de l'univers carcéral de la Nouvelle-Calédonie à l'époque où le matricule
13624, Blaise Pelaud, purgeait sa peine aux antipodes.

  Pourquoi ce changement ? La colonie a besoin de "libérés" pour stabiliser le territoire. En 1920, Pelaud est officiellement libre de ses chaînes, mais pas de ses mouvements. C’est la loi du "doublage" : tout condamné à plus de 8 ans de bagne doit rester sur l'île le restant de ses jours.

  Il s'installe à Bourail, le centre névralgique de la colonisation pénale. Là, l'administration lui octroie une concession. L'ancien maçon, l'ancien assassin, devient fermier. Il cultive la terre, s'occupe de bétail, intégré dans cette microsociété de "vieux libérés" qui tentent de racheter leur âme par le travail de la terre.


  Le 18 février 1932, le registre des mutations se ferme définitivement. Blaise Pelaud meurt à Bourail. Il a 69 ans.

  Le bilan de sa vie est vertigineux : il a passé 49 ans en Nouvelle-Calédonie. Près de cinq décennies après avoir commis l'irréparable sur les chemins des Ardennes, celui qui fut le bourreau de l'innocence s'éteint paisiblement sous les tropiques  s'éteint dans son lit, au milieu des paysages grandioses du Pacifique.



Pour Marie Célina : La Vie Volée

  Derrière la saga maritime de Le Loire et la rédemption agraire de Bourail, il y a le silence éternel d'une enfant. Tandis que Blaise Pelaud voyait le soleil se lever 18 000 fois sur le lagon calédonien, Marie Célina Gérard n'a jamais quitté la terre des Ardennes.

Elle n'a jamais connu l'avenir qui s'offrait à elle, emportée par un destin tragique sur les chemins des Ardennes. Alors que la grâce présidentielle permettait à Blaise Pelaud de rebâtir une existence aux antipodes, devenant fermier et colon en Nouvelle-Calédonie, le souvenir de Marie Célina reste à jamais lié à la terre de son enfance. Pour elle, il n'y eut point de seconde chance, mais une mémoire que nous nous devons de préserver face à l'oubli


Le 17 juillet 1882, la petite Marie Célina Gérard est violée et assassinée à Montcornet, Ardennes, par Blaise Pelaud. Archives départementales des Ardennes


  En exhumant ce matricule 14 643, nous ne faisons pas que retracer un parcours colonial. Nous redonnons une voix à cette petite fille oubliée. Car si le bourreau a trouvé la paix sous les palmiers de Bourail, la seule véritable justice est de ne jamais oublier que son "paradis" fut bâti sur le tombeau d'une innocence brisée



Décès le 18 février 1932 de Blaise Pelaud dit "Pierre" à Bourail, Nouvelle-Calédonie.





  Pour reconstituer ce périple de 1883, j'ai croisé mes propres recherches effectuées dans les fonds des ANOM (Archives Nationales d'Outre-Mer) avec les travaux de Bernard Guinard, historien des convois pénitentiaires. Son site internet, devenu la base de données de référence, permet de donner corps aux registres matricules en retraçant le parcours précis des navires transportant les condamnés vers la Nouvelle-Calédonie.


Note de l'auteur :




Cette photo montre mon arrière-grand-père, Jules Ovide SALMON
Il est né à Houldizy deux ans seulement après la naissance
de la petite Marie Célina Gérard. Étant nés au même endroit
et si proches en âge, il est presque certain qu'ils ont joué ensemble
 dans les rues du village, ou qu'ils ont partagé 
les mêmes bancs à l'école.
Cet événement tragique a dû marquer sa jeunesse.




-  Horreur dans les Ardennes : Le récit du crime de la petite Marie à Montcornet (1882) - (Crimes - Saison 2 - Episode 1)

-  Crime de Montcornet (1882) : Blaise Pelaud dit « Pierre », condamné à mort pour l’assassinat de la petite Marie Gérard (Crimes - Saison 2- Episode 2)

-  Le Colosse des Ardennes face à Dreyfus : L’incroyable destin d'Augustin Bouxin d’Authe



© 2026 - Échos des Ancêtres Ardennais. Ce récit original est protégé par le droit d'auteur. Toute reproduction du texte sans autorisation est interdite. Les documents d'archives et photographies historiques illustrant cet article appartiennent à leurs fonds respectifs (ANOM, Criminocorpus, Archives Départementales) et sont reproduits ici à titre d'illustration documentaire.























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