L’Affaire Mathieu Cornesse : Le Forçat Belge qui terrorisait les Ardennes sous une fausse identité
Mathieu Cornesse, dit Laurent Colin
Mathieu Cornesse naquit vers 1800 à Charneux, commune belge aujourd’hui rattachée à Herve. Sa jeunesse est mal connue : sans profession régulière ni domicile fixe, il vécut dès ses premières années d’expédients, passant d’un lieu à l’autre sans jamais s’attacher.
Vers l’âge de trente ans, il se présenta dans le village d’Écordal où il travailla quelque temps chez différents habitants. Sa conduite n’inspira qu’une confiance limitée et il disparut bientôt, après avoir séduit une jeune fille du village qu’il abandonna dans une situation malheureuse.
Quelques années plus tard, il reparut en Belgique, notamment à La Neuville-aux-Bois et à Saint-Georges, vivant avec une femme et plusieurs enfants. Il travaillait peu, faisait de fréquentes absences, et disposait pourtant de ressources dont l’origine demeurait inexpliquée.
Le vol du presbytère de Moyville (1836)
En 1836, un vol important fut commis au presbytère de Moyville : 1 900 francs furent dérobés après effraction. Les recherches permirent de découvrir le coupable caché dans un grenier, au milieu d’un tas de paille, armé et prêt à résister. Cet homme était Mathieu Cornesse.
Arrêté et conduit dans les prisons de Dinant, il s’évada rapidement dans des circonstances restées mystérieuses.
Condamné par contumace par la cour d’assises de Namur, il écopa de vingt années de travaux forcés.
En France sous fausse identité
Après son évasion, Cornesse passa en France sous de fausses identités, notamment celle de Laurent Colin, usurpée à un habitant belge. On le vit successivement dans la Marne et les Ardennes. Il se présentait comme ouvrier, demandait du travail, contractait des dettes puis disparaissait sans les payer.
Souvent accompagné d’une femme et de plusieurs enfants, il donnait une apparence trompeuse de respectabilité, tout en vivant dans une certaine aisance malgré un travail intermittent. Il finit par se fixer dans la commune de Pourru-Saint-Remy, tout près de la frontière belge. Ce village, entouré de bois et situé dans une zone frontalière, offrait de nombreuses facilités pour ses déplacements et ses fuites éventuelles.
Accompagné d’une femme et de cinq enfants, il chercha à gagner la confiance des habitants en empruntant de l’argent et en annonçant de grandes entreprises. Il acheta même une maison, ce qui entretint l’incertitude sur sa véritable situation. Cependant, à mesure que sa présence se prolongeait, un sentiment de défiance se répandit. On rapprocha bientôt son installation de la recrudescence de vols et de faits suspects dans les environs.
La tentative d’assassinat du curé de Sapogne (11 février 1839)
Le 11 février 1839, à la foire de Tourteron, un individu correspondant au signalement de Cornesse entra en relation avec deux hommes, Rochon et Liégard. Il leur proposa un travail bien payé pour transporter des marchandises, mais révéla en chemin son véritable projet : cambrioler un curé qu’il disait être son parent et, si nécessaire, se défaire de lui.
Effrayés par son ascendant, sa force physique et son armement, les deux hommes finirent par dénoncer le complot. Le curé de Sapogne fut prévenu et l’opération fut déjouée de justesse. Cornesse disparut dès le lendemain. Cette tentative causa une vive émotion dans toute la contrée.
Les vols et le meurtre de Stonne
Moins de dix jours plus tard, un vol audacieux fut commis à Écordal chez un notaire : on fractura une fenêtre, on emporta son bureau contenant des papiers de valeur, mais les voleurs ne purent emporter qu’une faible somme.
Puis, dans la nuit du 23 au 24 août 1839, un crime plus grave encore fut commis à Stonne sur la personne d’un vieillard nommé Jean François Normand, frère du curé. L’assassin s’introduisit en perçant un mur, bouleversa la maison, tortura la victime pour lui faire révéler sa cachette d’argent et laissa le corps dans la cave. La force et le travail accompli en une seule nuit firent supposer l’intervention d’un homme d’une puissance peu commune.
— STONNE, 25 AOÛT 1839 —
Acte de Décès de Jean François NORMAND
« L'an mil huit cent trente-neuf, le vingt-cinq du mois d'Août, à trois heures de l'après-midi, par devant nous Raimond Vaillant, maire, officier de l'état civil de la commune de Stonne, département des Ardennes, canton de Beaumont, sont comparus Louis Gille, âgé de quarante-quatre ans, instituteur, domicilié à Stonne, voisin du défunt, premier témoin, et Jean Lejeune, âgé de cinquante-neuf ans, aussi domicilié à Stonne, et aussi voisin du défunt, second témoin,
lesquels nous ont déclaré que le vingt-trois du mois d'Août, de la présente année, à onze heures du soir, Jean François NORMAND, âgé de soixante-quinze ans, ancien tailleur d'habits, domicilié au dit Stonne, célibataire, fils de Jean Normand, décédé à Sommauthe, vivant laboureur, et de Jeanne Godet, sans profession, aussi décédée à Sommauthe, né à Sommauthe, est décédé en sa demeure à Stonne ; et les déclarants ont signé avec nous le présent acte, après que lecture leur en a été faite. »
L’arrestation
Les signalements concordants orientèrent les soupçons vers Laurent Colin à Pourru-Saint-Remy. Deux brigades de gendarmerie furent envoyées pour l’arrêter. Il tenta de se cacher au fond d’un grenier, dans un tas de foin. Découvert, il opposa une résistance d’une violence extrême : renversé, maintenu par plusieurs hommes, il parvint à se dégager et tenta de s’emparer d’une arme. On ne le maîtrisa qu’en lui passant une corde autour du cou et en la serrant fortement.
Conduit à Sedan, son identité fut confirmée : Laurent Colin n’était autre que Mathieu Cornesse, déjà condamné en Belgique.
Le procès
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Traduit devant la cour d’assises des Ardennes siégeant à Mézières, Cornesse comparut sous le poids de charges nombreuses et graves. Les témoignages de Rochon et Liégard, ainsi que d’autres éléments, le rattachaient clairement à la tentative contre le curé de Sapogne, au vol d’Écordal et au meurtre de Stonne.
L’accusé alterna entre des accès de fureur et des dénégations peu soutenables. Les débats, suivis par un public nombreux, mirent en lumière la gravité exceptionnelle des faits et le danger que représentait cet homme d’une énergie hors du commun, affranchi de toute règle. Le jury rendit un verdict affirmatif. La cour condamna Mathieu Cornesse à la peine de mort.
Les derniers moments et l’exécution
Le mercredi 12 août 1840, à 7 heures du matin, on annonça à Cornesse qu’il ne lui restait plus que deux heures à vivre. Cette nouvelle le frappa d’abord d’une profonde stupeur, qui laissa rapidement place à une vive agitation. Il protestait faiblement de son innocence, réclamait les consolations du prêtre, invoquait la protection du procureur du Roi et demandait avec insistance de l’eau-de-vie.
Lorsque les exécuteurs se présentèrent, il tenta de résister ; ce ne fut qu’après une lutte pénible qu’on parvint à le garrotter et à le traîner hors de son cachot. Pendant les préparatifs dans la cour de la prison, l’un des aides fit remarquer que la chemise pourrait gêner. L’autre répondit à haute voix :
Une fois les fers retirés, il exigea d’être conduit à la chapelle uniquement par le procureur du Roi lui-même. Il baisa avec effusion les mains de ce magistrat et embrassa un gendarme. Après un quart d’heure d’entretien avec le prêtre, il monta avec une certaine résignation sur la charrette qui devait le conduire au supplice. Pendant tout le trajet, il persista à clamer son innocence et affirma n’avoir aucun complice.
Au milieu d’une place plantée d’arbres s’élevait l’échafaud, entouré d’une foule innombrable d’hommes et de femmes. À la vue de la fatale charrette, un long frémissement parcourut la multitude. Arrivé sur la plateforme, Mathieu Cornesse, malgré les exhortations du prêtre, semblait encore disposé à résister. Mais déjà il était courbé sous l’instrument du supplice, et les muscles de ses bras enchaînés trahissaient seuls ses vains efforts.
Alors un horrible incident vint redoubler la terreur de l'assistance : la hache tomba… mais elle s’arrêta. Ce ne fut qu’après des efforts inouïs de l’exécuteur, qui appuya de toutes ses forces avec ses deux mains sur le fer ensanglanté, qu’il put enfin accomplir son terrible office.
Ainsi se termina la carrière de cet homme, né dans l’obscurité, longtemps errant entre plusieurs pays sous de fausses identités, condamné une première fois en Belgique, évadé de prison, et finalement arrêté en France après une suite de faits qui avaient porté le trouble et la crainte dans plusieurs communes des Ardennes. Sa mort mit un terme à une série de crimes qui avaient profondément frappé les populations rurales, et dont le souvenir devait longtemps se conserver dans le pays.
— CHARLEVILLE, 12 août 1840. —
Exécution de Mathieu Cornèse. —
On se rappelle l'assassinat commis il y a un an sur un vieillard, le sieur Normand, de Stone, dont le cadavre fut trouvé nu dans sa cave. La Gazette des Tribunaux a rendu compte des circonstances singulières qui avaient accompagné l'arrestation d'un étranger connu sous le nom de Mathieu Cornèse, et soupçonné d'être l'auteur de ce crime, des audacieuses tentatives d'évasion de cet homme, redoutable autant par ses ruses ingénieuses que par sa rare énergie, enfin de l'arrêt de la Cour d'assises des Ardennes, qui l'a condamné, le 5 mai dernier, à la peine capitale, comme coupable de l'assassinat du malheureux Normand.
Paraissant dominé par cette pensée, qu'il exprimait souvent, qu'on ne pouvait pas le condamner pour avoir été, disait-il, promener dans des villages, et persuadé que parce qu'on ne l'avait pas vu commettre le crime sa condamnation ne serait pas exécutée, Mathieu Cornèse comptait sur le succès de son double pourvoi en cassation et en grâce ; il parut bientôt reprendre alors le calme qui l'avait si subitement abandonné au moment de l'arrêt. Son cachot retentissait souvent de ses chants joyeux, et quand à certaines heures du jour il était mené dans le préau pour respirer un air plus libre, il prenait part aux jeux de ses compagnons de captivité qu'il cherchait à divertir par ses plaisanteries.
Cependant on assure que des cris poussés autour des murs de sa prison annoncèrent à ce malheureux une nouvelle qu'on aurait voulu lui laisser encore ignorer : il sut que son pourvoi en cassation venait d'être rejeté, et il comprit qu'il ne lui restait plus qu'un dernier et bien faible espoir. Depuis ce jour un morne silence régnait souvent dans le cachot du condamné, et si parfois il s'efforçait de paraître gai, il semblait plutôt vouloir repousser un pressentiment importun, ou tromper, par une apparente confiance, l'attention dont il se croyait l'objet depuis sa condamnation.
Le mercredi 12 de ce mois, à 7 heures du matin, il apprit qu'il ne lui restait plus que 2 heures à vivre ; cette nouvelle le frappa d'une stupeur à laquelle succéda une vive agitation. Il protestait faiblement de son innocence, puis demandait les consolations du prêtre ; mais invoquant la protection du procureur du Roi, il demandait avec insistance de l'eau-de-vie. Lorsque se présentèrent les exécuteurs, Cornèse, qui avait retrouvé quelque force, voulut faire résistance, et ce ne fut qu'après une lutte pénible qu'on parvint à le garrotter et à le traîner hors de son cachot. Pendant les préparatifs de la fatale toilette dans la cour de la prison, l'un des exécuteurs ayant fait remarquer que la chemise pouvait gêner, l'autre aide répondit à haute voix : « Nous la lui ôterons quand il sera mort. — Oui, quand il sera mort, » répéta Cornèse d'une voix concentrée. L'opération du dérivement des fers étant terminée, le condamné fut conduit à la chapelle où l'attendait le prêtre, qui venait déjà de lui faire entendre les paroles consolantes de la religion ; mais il ne voulut y être conduit que par M. le procureur du Roi lui-même. Il baisa avec effusion les mains de ce magistrat, et embrassa l'un des gendarmes placés à ses côtés. Après un quart d'heure d'entretien avec le prêtre, il monta avec résignation sur la charrette qui devait le conduire au lieu de l'exécution. Pendant le trajet, il persista à dire qu'il n'était pas coupable et que par conséquent il n'avait pas de complices.
Au milieu d'une place plantée d'arbres s'élevait l'échafaud, entouré d'une foule innombrable d'hommes et de femmes. À la vue de la fatale charrette un long frémissement parcourut toute cette multitude. Arrivé sur la plateforme, Mathieu Cornèse, malgré les exhortations du prêtre, semblait disposé à faire résistance ; mais déjà il était courbé sous l'instrument du supplice, et les muscles de ses bras enchaînés indiquaient seuls par leur gonflement de vains efforts. Alors un horrible incident vint redoubler la terreur. La hache tombe... mais elle s'arrête, et ce n'est qu'après des efforts inouïs de l'exécuteur, qui de ses deux mains appuyait avec force sur le fer ensanglanté, qu'il peut accomplir son terrible office…
Source : Gazette des Tribunaux, Journal de Jurisprudence et des Débats Judiciaires – Édition du samedi 15 août 1840 (Numéro 4659).
Crédit archive : Document numérisé par l'ENAP (École Nationale d'Administration Pénitentiaire)
- La Guillotine de Mézières -Saison 1 - Épisode 1 : Le Crime d'Autry (1885)
- La Guillotine de Mézières Saison 2, Épisode 1 : Bain de sang à Monthermé
- Sources :
- Décès à Mézières, le 12/08/18
- Gazette des Tribunaux, journal de jurisprudence et des débats judiciaires,
samedi 15 août 1840, n° 4659 (édition de Paris),
article « CHARLEVILLE, 12 août. — Exécution de Mathieu Cornèse ». - Journal de la ville de Saint-Quentin et de l'arrondissement



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