L’Affaire Charles Nerenhausen : Le Vagabond des Ardennes condamné au Bagne de Guyane
À la fin de l’année 1893, Dom‑le‑Mesnil, petit village des Ardennes niché entre bois et carrières, est frappé par un drame qui marque durablement la mémoire locale. Le vieil homme Jean‑Nicolas Portebois, âgé de soixante‑dix‑sept ans, est retrouvé mort dans sa maison isolée, des blessures mortelles à la tête. La découverte du corps, faite par des carriers en route pour leur travail, plonge immédiatement le village dans la stupeur. La pendule, arrêtée à cinq heures quarante‑cinq après que le corps eut heurté son balancier, semble figer le moment du drame. Dans cette demeure modeste où le vieillard vivait seul, tout respire la simplicité d’une existence laborieuse, soudain interrompue par une violence incompréhensible.
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| Assassinat de Jean Nicolas Portebois par Charles Nerenhausen Archives CD08 - Le Petit Ardennais, 2 déc. 1893 |
Pendant deux jours, l’enquête avance lentement. Les gendarmes interrogent les habitants, fouillent les abords du village, inspectent les chemins menant aux carrières. Rien ne permet d’identifier l’auteur du meurtre. L’inquiétude grandit. Les conversations se murmurent à voix basse sur les pas de porte. Les enfants n’osent plus s’aventurer seuls dans les chemins creux. Le crime semble sans mobile, sans témoin, sans piste solide.
Puis un événement banal, presque dérisoire, change le cours de l’histoire. À Flize, un jeune vagabond est surpris en train de voler du boudin sur l’étalage d’une épicière. Il s’appelle Charles Nerenhausen. Il a vingt ans, vit de rapines, dort dans les bois, et traîne derrière lui une réputation de voleur insaisissable. Dans sa poche, les gendarmes trouvent une grosse clef. Elle n’ouvre pas la maison de la victime, mais l’homme intrigue. La petite chienne de Portebois, présente lors du drame, se met à aboyer en le voyant passer entre les gendarmes. Le détail frappe les esprits et renforce les soupçons.
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Journal L'Espoir du 3/12/1893 Archives départementales des Ardennes |
Le juge d’instruction et le procureur se rendent à Dom‑le‑Mesnil pour l’interroger. Nerenhausen nie tout. Il reste fermé, silencieux, obstiné. Les heures passent. La tension monte. On fait venir la petite chienne Myrza. L’animal renifle les chaussures du suspect, tremble, se réfugie dans un coin. La scène impressionne les magistrats, même si elle ne constitue pas une preuve. Le village retient son souffle. On sent que quelque chose est en train de se jouer.
Un autre détail attire l’attention du procureur. Le jeune homme porte une chemise propre. Les blanchisseuses du village sont appelées. Elles affirment qu’elle n’a pas été portée plus de trois ou quatre jours. Le suspect prétend l’avoir depuis un mois. Les femmes le contredisent vivement, avec l’assurance de celles qui connaissent leur métier. Le trouble s’installe. Le procureur évoque alors la possibilité d’une chemise tachée de sang. Le visage de Nerenhausen se fige. Sa gorge se serre. Il tente de parler, mais aucun son ne sort. Après de longues heures d’interrogatoire, il finit par céder et avoue.
Il raconte qu’il avait faim depuis deux jours. Il avait volé une pince dans une carrière. Il s’était embusqué devant la maison de Portebois. La petite chienne l’avait repéré et avait aboyé. Lorsque le vieillard sort pour satisfaire un besoin naturel, il le frappe une première fois. L’homme recule, le regarde, semble tenter de reconnaître son agresseur. Craignant d’être identifié, Nerenhausen frappe une seconde fois, plus violemment encore. Puis il ferme la porte, emporte la clef, lave la pince dans un fossé et s’enfuit vers Hannogne‑Saint‑Martin, où il passe la nuit chez sa sœur.
Le lendemain, il apprend que le village parle du meurtre. Il se cache dans un grenier à Belleville, sans manger. Le soir suivant, affamé, il vole le boudin qui provoque son arrestation. Le hasard a fait le reste. L’enchaînement des faits, presque absurde, donne à l’affaire une dimension tragique. Un jeune homme misérable, vivant en marge, finit par commettre l’irréparable dans un moment de détresse et de panique.
Le procès s’ouvre le 12 février 1894 devant la cour d’assises des Ardennes. La salle est comble. Le public se presse pour voir celui que les journaux décrivent comme un vagabond des bois, un garçon taciturne, un voleur de tout et de rien. Sur le banc des accusés, il apparaît plus calme, presque adouci, vêtu proprement. Ses cheveux sont disciplinés, sa tenue soignée. On peine à reconnaître le jeune homme sauvage décrit par les habitants. Les faits sont accablants. Les aveux sont complets. La violence du meurtre ne laisse aucune place au doute.
La cour le condamne aux travaux forcés à perpétuité. Il est envoyé au bagne de Saint‑Laurent‑du‑Maroni, en Guyane. Là‑bas, dans cet univers impitoyable où tant de condamnés disparaissent dans l’anonymat, il meurt en 1902, à vingt‑huit ans. Sa vie, courte et chaotique, s’achève loin des Ardennes, dans un monde de chaleur écrasante, de maladies et de travaux harassants.
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| Acte de décès de Charles Nerenhausen Le 04/0/04/1902 Saint-Laurent-du Maroni |
Dans les semaines qui suivent le crime, les enfants du village fouillent les bois pour retrouver la hutte où il vivait. Ils ne la trouveront jamais. Mais l’affaire, elle, restera longtemps dans les conversations, comme un épisode sombre et fascinant de l’histoire locale.
Un vieillard paisible, une maison isolée, un geste de faim… et toute une vie bascule. Dans les Ardennes de 1893, il n’a fallu qu’un morceau de boudin pour révéler un crime
Sources :
- Naissance de Jean Nicolas Portebois, le 11/04/1816 à Harcy.
- Marié le 28/12/1847 avec Marie Elisabeth Demaugre à Dom-le-Mesnil.
- Marié le 14/07/1858 avec Marie Julie Genesseaux à Dom-le-Mesnil.
- Décédé le 27/11/1893 à Dom-le-Mesnil.
- Naissance de Charles Nerenhausen, le 26/10/1873 à Dom-le-Mesnil.
- Décédé le 04/04/1902 à Saint-Laurent-du-Maroni.



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