Le Destin d'Étienne-Nicolas Méhul : Entre l'Or de Laval-Dieu et les Grandes Heures de la Révolution

 







    Avant de devenir l’un des compositeurs majeurs de la période révolutionnaire et impériale, Étienne-Nicolas Méhul est d’abord un enfant des Ardennes. C’est entre Givet et l’abbaye de Laval-Dieu que se tisse, presque à son insu, le réseau d’hommes et de circonstances qui orientera toute sa vie.




  1. Un contrat décisif : aux origines de la richesse de Laval-Dieu

  Tout commence au XVIIe siècle, lorsque Charles de Gonzague entreprend la fondation de Charleville. Les terrains appartiennent alors à l’abbaye prémontrée de Laval-Dieu.Un accord est conclu : en échange de la cession des terres, l’abbaye perçoit une rente annuelle fixée à trente sous d’or. Ce revenu régulier deviendra, au fil des décennies, une véritable manne qui permettra à Laval-Dieu d’entretenir une école de musique ambitieuse et de faire venir des maîtres de premier ordre






Portrait d’Étienne-Nicolas Méhul. Gravure de Quenedey d'après un dessin original de François Gérard. Ce portrait, le plus fidèle au compositeur, illustre l'ascension de l'enfant de Givet devenu maître de l'Opéra sous l'Empire.





  2. Givet : un maître aveugle pour révéler un talent   

 C’est à Givet, sa ville natale (né le 22 juin 1763), que tout commence. Le jeune Méhul reçoit ses premières leçons d’un organiste pauvre et aveugle installé chez les Récollets. Celui-ci sut, selon Arthur  Pougin[1] 


« Deviner le génie de son élève et lui faire pressentir sa destinée ».





Monument à Étienne-Nicolas Méhul (Givet).
Œuvre du sculpteur ardennais Aristide Croisy, inaugurée en 1892. Cette statue en bronze, fierté de la ville, fut malheureusement saisie et fondue par les Allemands durant la Première Guerre mondiale. (Source : Archives Départementales des Ardennes)





  3. Laval-Dieu : une élite musicale venue d’Europe


  Vers l’âge de dix ans, Étienne-Nicolas entre à l’abbaye de Laval-Dieu grâce à l’abbé Remacle Lissoir. Celui-ci fait venir de Souabe le moine prémontré Guillaume Hanser, originaire d’Unterzeil, que son supérieur qualifiait de 



« Totius nostræ Sueviæ Organedorum facile princeps »



 — prince incontesté des organistes de toute la Souabe.Hanser, après un séjour à Paris où il rencontre Gluck, dirige à Laval-Dieu une petite école de musique très sélective. Méhul y passe plusieurs années et y reçoit une formation complète en orgue, clavecin, composition et contrepoint.Les moines de Laval-Dieu possédaient également une pêcherie de saumons très productive à Monthermé, sur la Meuse. À l’époque du frai, les saumons descendaient le fleuve en troupes serrées jusqu’au confluent de la Semoy. On laissait passer une partie du banc, puis on construisait une sorte de barrage pour les retenir. On en prenait alors des quantités innombrables. Cette pêcherie faisait la richesse et la renommée de l’abbaye ; pour beaucoup d’Ardennais, elle reste encore aujourd’hui un souvenir vivant et pittoresque du temps où les moines vivaient de la terre et de la rivière.







Abbaye prémontrée de Laval-Dieu (Monthermé).
(Crédit : Archives Départementales des Ardennes)




4. Une formation d’exception au cœur des Ardennes

  C’est dans cette atmosphère à la fois studieuse et ancrée dans le quotidien ardennais que se forge le talent de Méhul. François-Joseph Fétis [2]  souligne le rôle déterminant du père Hanser dans sa formation.Dans la chapelle de Laval-Dieu, juste à côté de l’orgue, on plaça autrefois un petit tableau de bois très simple portant cette inscription :

« Méhul a touché son orgue sous le père Hanser, moine et organiste de la Val-Dieu. »

C’est aujourd’hui le seul souvenir matériel qui subsiste du passage de Méhul à Laval-Dieu




  5. La Révolution : la chute d’un protecteur

  Avec la Révolution, tout s’effondre. L’abbé Lissoir, devenu administrateur du département des Ardennes, est arrêté sous la Terreur et emprisonné à la Chartreuse du Mont-Dieu.





Jules Lissoir, ancien Prémontré de Laval-Dieu et Administrateur du Directoire du Département des Ardennes. Source : Jules Poirier, Les Prisonniers de la Chartreuse du Mont-Dieu pendant la Terreur, d'après les documents originaux de 1793-1794. Numérisé par Gallica / BNF.






  Ainsi, loin des grandes scènes parisiennes, se dessine l’origine du génie de Méhul. Entre Givet et Laval-Dieu, ce sont des hommes, des lieux et des réalités très concrètes qui ont tout rendu possible : l’or de Charles deGonzague, l’intuition d’un maître aveugle, la science d’un moine souabe… et cette terre ardennaise si concrète, où l’on pêchait encore le saumon à Monthermé dans les filets des moines, et où un petit tableau de bois rappelait simplement :« Méhul a touché son orgue sous le père Hanser, moine et organiste de la Laval-Dieu. »

  L’enfant de Givet n’oubliera jamais que son talent a fleuri ici, au milieu des forêts et des rivières des Ardennes.






🎼 Du manuscrit à l'oreille : Découvrez comment sonne le génie ardennais aujourd'hui







[1] Arthur Pougin (Le Ménestrel) : Arthur Pougin est le critique musical et l'historien de référence du XIXe siècle. Dans sa biographie publiée dans la revue Le Ménestrel, il réalise un véritable travail d'archiviste pour démonter les légendes familiales (comme celle du père officier) et rétablir les faits réels : le père maître d'hôtel, l'influence de l'organiste aveugle et les débuts de Méhul aux Récollets. C'est la source la plus fiable pour comprendre la genèse du compositeur.

Sources et Références  :  Le Ménestrel / (Archives Gallica).


[2] François-Joseph Fétis (1784-1871) : Considéré comme le « pape » de la musicologie du XIXe siècle, Fétis est l'auteur de la monumentale Biographie universelle des musiciens. Son témoignage est capital car il est le contemporain de la gloire de Méhul. C’est lui qui valide techniquement l'apport de l'école de Laval-Dieu, affirmant que le savoir harmonique et le génie du contrepoint de Méhul ont été intégralement forgés dans les Ardennes sous la direction du moine Guillaume Hanser.




















Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le Drame de Montcornet (1882) : L'Affaire Marie Célina Gérard et la Traque de Blaise Pelaud - Destins Judiciaires- Volume 2-Volet 1

La dynastie Bouxin : Maîtres papetiers de Neuville-lès-This (La papeterie dans les Ardennes - Volume 1 -Volet 2)

La Guillotine de Mézières -Saison 1 - Épisode 1 : Le Crime d'Autry (1885)