LE CRIME DE MONTCORNET
Cour d'Assises des Ardennes Présidence de M. Pécheur, conseiller à la cour d'appel de Nancy. Audience du vendredi 15 février
PELAUD, Blaise, dit Pierre.
ACTE D'ACCUSATION
Le 17 juillet 1882, vers onze heures du matin, la jeune Marie Gérard, âgée de dix ans, quittait le domicile de ses parents, cultivateurs à Houldizy, pour aller porter des pâtisseries à une tante, la dame Michel, demeurant à Montcornet.
Elle se trouvait à midi au moulin d'Arreux, chez le meunier Payardelle qui, quelques minutes plus tard, la voyait s'éloigner dans la direction de la commune de Montcornet. À partir de ce moment, personne ne vit plus l'enfant qui ne parut pas dans ce dernier village. Les recherches opérées le lendemain, à la demande des parents, amenèrent la découverte du cadavre de Marie Gérard dans un champ de féverolles, à une courte distance du chemin de Montcornet à Arreux. L'autopsie ne tarda pas à établir que la jeune fille avait subi les derniers outrages et que la mort était le résultat de l'asphyxie déterminée par l'introduction violente d'un tampon de terre jusque dans l'arrière-gorge. L'enquête révéla en même temps qu'un individu étranger au pays, et dont le signalement était caractéristique, se trouvait sur le terrain du crime à l'heure même où il s'accomplissait.
Porteur d'un fort ballot enveloppé de toile blanche, il devait être vêtu d'un pantalon de velours brun, d'une blouse déjà usée et coiffé d'un chapeau noir à grands bords. Ces particularités — la couleur des cheveux, la taille, l'accent et la physionomie indiquées — s'appliquèrent exactement à l'accusé Pelaud, Blaise, dit Pierre, né le 1er août 1862, à Saint-Martial-le-Vieux (Creuse), maçon, sans domicile fixe, qui, le 21 juillet, fut arrêté à Sedan, nanti d'une importante somme d'argent et de différents effets que l'on découvrit bientôt être le produit d'un vol.
Les explications qu'il donna sur l'emploi de son temps et sur l'itinéraire suivi par lui, pendant les journées précédentes, furent reconnues mensongères : tandis qu'il prétendait venir directement de Rethel, non sans varier même sur les modes de transport qu'il avait employés, l'information parvint à reconstituer avec précision sa route et ses diverses étapes.
Pelaud quitta, le 14 juillet, la commune de Sorbon, où il était domestique chez le sieur Dervin, et se rendit à Charleville où il fut signalé dans la matinée du 15, puis, en passant par Aiglemont, il alla à Neufmanil le 16, à la Neuville-en-Haye et à Monthermé. Dans la matinée du 17, il traversa le bois de Houdelmont ; à dix heures et demie, il déjeunait à Arreux, chez l'aubergiste Talon.
À onze heures et demie, on le retrouve couché sur le bord du chemin entre Arreux et le moulin d'Arreux ; enfin, à midi, la demoiselle Charles le voit sur la digue du moulin d'Arreux, où la victime, de son côté, arrive au même instant. Enfin, à une heure moins un quart, c'est-à-dire après la consommation du crime, deux voituriers aperçoivent Pelaud à quelques mètres du champ de féverolles où le cadavre a dû être transporté par le meurtrier ; de là, il traverse le chemin d'Arreux et s'éloigne à pas précipités par un sentier à travers champs.
Se voyant observé par les témoins qui, depuis, l'ont reconnu, il cherche à se donner une contenance ; il s'arrête, tire un calepin et feint d'étudier le pays et de prendre des notes. Un peu plus loin, dans la direction de Charroué, quelques faneurs le remarquent et, là encore, il renouvelle les mêmes allures.
Les constatations faciles relativement à ce dernier parcours devaient relever à la charge de Pelaud une circonstance d'une gravité particulière : sur le trajet même qu'il fit à travers champs, du chemin d'Arreux à Charroué, on découvrit les débris du gâteau que portait la jeune Marie Gérard, et, à quelque distance, dans la même direction, la volette en osier sur laquelle la pâtisserie était disposée ; ces objets n'avaient pas été retrouvés à côté du cadavre.
L'ensemble de ces circonstances établissait la culpabilité de Pelaud ; mais l'accusé devait donner lui-même à ces charges une force nouvelle par ses continuels mensonges, ses démentis aux déclarations formelles des témoins, sa colère et son trouble, enfin par les aveux qu'il fit, dans la maison d'arrêt de Charleville, à deux de ses co-détenus.
L'attentat horrible dont la jeune Marie Gérard fut victime n'est pas le seul crime dont Pelaud ait à répondre.
Dans la nuit du 17 au 18 juillet, parvenu à Charleville où il était arrivé en passant par Belval, il s'introduisit dans la maison d'épicerie du sieur Billaudel au moyen d'une escalade ; après avoir pénétré dans la cave par un soupirail, il monta au magasin qu'il dévalisа. Il déroba non seulement des denrées et des objets de toutes sortes, tels que chocolat, vêtements, effets de lingerie, un couteau à plusieurs lames, etc., mais encore une somme d'argent s'élevant à plus de 700 francs, dont une partie se trouvait renfermée dans un tiroir qu'il enleva. Réfugié à Sedan, il cacha soigneusement le ballot contenant les vêtements et le produit de son vol dans une pépinière et acheta une montre en or avec une partie de l'argent soustrait. Lors de son arrestation, il fut trouvé porteur de plus de 300 francs et du couteau que le sieur Billaudel déclara lui appartenir. Ce même témoin reconnut également dans le ballot de Pelaud les autres effets qui lui avaient été dérobés. Vainement ce dernier chercha-t-il à prétendre que les effets cachés par lui ne lui appartenaient pas : ils contenaient des papiers, un calepin, et des vêtements qui ne permettent pas le moindre doute.
Bien qu'âgé de 20 ans seulement, l'accusé a les plus mauvais antécédents. Enfermé à 12 ans, pour vol, dans une maison de correction, sa conduite fut détestable ; à peine remis en liberté, il fut, le 25 mars 1881, condamné à 6 mois de prison pour vol et rébellion. Familier avec le mensonge, d'un caractère dissimulé et violent, il a toujours inspiré de la crainte à ceux avec lesquels il s'est trouvé en relation.
En conséquence, le nommé Pelaud, Blaise dit Pierre, est accusé :
1° D'avoir, le 17 juillet 1882, sur le territoire de la commune de Montcornet, commis un viol sur la personne de Marie Gérard. Avec la circonstance que Marie Gérard était âgée de moins de quinze ans accomplis.
2° D'avoir, dans les mêmes circonstances de temps et lieu, volontairement commis un homicide sur la personne de Marie Gérard. Avec les circonstances : I. Que cet homicide volontaire a précédé, accompagné ou suivi le viol ci-dessus spécifié. II. Qu'il a eu pour objet, soit de préparer, faciliter ou exécuter ledit viol, soit de favoriser la fuite ou d'assurer l'impunité de l'auteur de cette action.
3° D'avoir, du 17 au 18 juillet 1882, à Charleville, soustrait frauduleusement une certaine somme d'argent, un couteau d'argent, divers objets mobiliers et des marchandises, au préjudice du sieur Billaudel. Avec les circonstances que cette soustraction frauduleuse a été commise : I. La nuit. II. Dans une maison habitée. III. Étant porteur d'une arme apparente ou cachée. IV. En pénétrant dans le domicile du sieur Billaudel par une ouverture souterraine autre que celle qui a été établie pour servir d'entrée.
Crimes prévus par les articles 322 § 1er et 2, 295, 304, 384, 381 n° 4, 385 et 386 du Code pénal.
INTERROGATOIRE DE L'ACCUSÉ
D. Vous vous appelez Pelaud, vous avez vingt ans ? R. Oui.
D. Vous ne connaissez pas votre père ? R. Non.
D. Ni votre mère ? R. Non.
D. Vous étiez ouvrier maçon, domestique de culture ? R. Oui.
D. Vous avez travaillé en dernier lieu chez M. Dervin, cultivateur de l'arrondissement de Rethel. Où avez-vous été élevé ? R. Je ne me le rappelle pas.
D. N'avez-vous pas été quelques jours emmené par un ramoneur ? R. Oui.
D. Puis vous avez été dans un hospice ? R. Oui.
D. Cependant vous avez dit à M. Dervin qu'à l'âge de six ans, vous aviez été abandonné par vos parents, puis recueilli par un riche propriétaire de Bordeaux. C'était faux ? R. Je n'ai pas dit cela.
D. À douze ans, vous aviez commis un premier vol ? R. J'avais démoli une tente de soldat.
D. On vous a mis dans une maison pénitentiaire ? R. Oui.
D. Dans le département de l'Ain ? R. Oui.
D. On a pris des renseignements sur vous dans cette colonie, et il en résulte que parfois vous vous conduisiez bien, mais que souvent aussi, vous vous conduisiez mal. D'ailleurs, il faut bien reconnaître que ces maisons ne réussissent que rarement à améliorer le moral des enfants qu'on leur confie.
M. le président donne lecture des notes de l'accusé pendant son passage à la colonie pénitentiaire.
D. Vous êtes sorti de cette colonie en août 1879 ? R. Oui.
D. Vous n'avez pas appris à lire ? R. Non.
D. Pourquoi ? R. Parce que je n'avais pas assez d'intelligence.
D. En sortant de la colonie, qu'avez-vous fait ? R. J'ai été chez M. Laboudrière, aux environs de Châteauroux, et j'y suis resté d'octobre 1880 au mois de mars 1881.
D. Vous avez eu là une petite affaire ? R. Oui, pour bataille.
D. Avant de vous battre, vous avez commis un vol ? R. Non, monsieur.
D. Vous avez menacé le garde-champêtre et le tribunal vous a condamné à six mois d'emprisonnement ? R. Oui.
D. À ce propos, qu'avez-vous dit au juge d'instruction ? R. Je ne lui ai rien dit.
D. Si. Vous lui avez dit que vous auriez volontiers jeté le garde-champêtre dans la rivière.
D. Vous avez été libéré de cette peine en septembre 1881. Le maire de Châteauroux vous a remis alors un passe-port pour Orléans, où vous ne vous êtes pas rendu. Pourquoi ? R. Parce que je me suis dirigé sur la Nièvre.
D. Qu'avez-vous fait à Nevers ? R. Rien. Je me suis alors dirigé sur Clamecy.
D. Vous vous êtes arrêté dans le village de la Bonnerie, où vous avez travaillé chez M. Just ? R. Oui. J'avais 1 fr. 25 par jour.
D. Vous avez quitté ce cultivateur et il vous a donné 40 fr. Votre patron dit que vous avez bien travaillé pendant ce temps. Pourquoi le 13 juin avez-vous abandonné vos occupations ? R. Parce qu'il n'y avait plus d'ouvrage pour moi.
D. M. Just dit qu'il vous a renvoyé parce qu'il avait entendu dire que vous aviez, sur une route quelconque, mutilé un arbre pour le plaisir de le mutiler. En outre, on lui avait assuré que, dans cette même contrée, vous vous étiez déjà attaqué à une petite fille, qui d'ailleurs a été entendue par la justice. Le portrait que cette enfant a fait de vous vous ressemble singulièrement et dans le pays on vous a accusé. R. Ce n'était pas moi.
D. Vous vous êtes dirigé, après avoir quitté M. Just, sur Paris ? R. Oui.
D. Pourquoi ? R. Pour y chercher du travail.
D. En avez-vous trouvé ? R. Non.
D. Vous avez quitté Paris et, après, qu'avez-vous fait ? R. Je me suis dirigé sur Reims et Rethel, où j'ai travaillé chez M. Dervin.
D. Comment êtes-vous venu à Rethel ? R. Par chemin de fer.
D. Non. L'instruction dit que vous vous y êtes rendu à pied par Soissons et Laon. D'ailleurs, on sait que vous avez fait remettre un bouton à un pantalon dans le village de Crouy. Ce pantalon, vous l'avez soustrait à Vaux-sous-Laon. R. Ce pantalon ne m'appartient pas.
D. M. Dervin dit que pendant votre passage chez lui, il a été content de vous, mais que vous lui racontiez des histoires qui lui semblaient singulières. Vous aviez un revolver lorsque vous étiez chez M. Dervin. R. Non, monsieur.
D. M. Dervin, lorsque vous l'avez quitté, vous a donné 14 fr., montant de ce qu'il vous devait. Vous aviez aussi des effets ; que sont-ils devenus ? R. Ils sont restés à Rethel.
D. Vous n'avez pas toujours affirmé cela. Dans l'instruction, au sujet des effets, on relève, dans vos dires, des contradictions constantes. Le 14 juillet, quand vous avez quitté Dervin, comment étiez-vous vêtu ? R. Comme aujourd'hui, en noir.
Ordre est donné par M. le président de défaire un ballot et une caisse renfermant les pièces à conviction. L'accusé reconnaît son chapeau. Mais les autres objets d'habillement trouvés aux environs de Sedan ne sont pas reconnus par lui. Il proteste avec vivacité quand le président lui dit qu'ils sont bien à lui et que les témoins l'établiront. Les pièces à convictions sont extrêmement nombreuses ; les vêtements de la pauvre petite assassinée produisent une grande impression sur le public.
Le défenseur soulève un incident et fait ressortir à la Cour que tous les cachets des paquets renfermant les pièces à convictions n'ont pas été brisés devant l'accusé.
M. le président répond qu'il croit avoir accompli toutes les formalités voulues par la loi, et que le défenseur appréciera s'il doit persister à soulever un incident sans valeur et qu'on ne s'explique pas.
D. Vous dites que vous étiez vêtu de noir. Cependant les gens qui vous ont rencontré disent que vous étiez vêtu d'une blouse bleue et d'un pantalon de velours. Le 14, vous avez prétendu que vous vous rendiez à Mézières pour voir le fils de votre ancien patron. R. C'est faux. Je suis allé à Sedan.
D. Mais c'est une nouvelle histoire. Jusqu'ici vous n'aviez pas tenu ce langage. Enfin, qu'avez-vous fait en quittant Sorbon ? R. Je suis allé à Rethel.
D. Et après ? R. À Sedan.
D. On ne vous a vu à Sedan que le 18. R. J'y étais le 13 au soir.
D. Je vous le répète, c'est une version nouvelle, puisque dans divers interrogatoires, vous avez dit qu'à ces mêmes dates vous étiez à Lyon. R. J'étais à Sedan.
M. le président donne lecture de quelques pièces de l'instruction et il en résulte que l'accusé a produit les itinéraires les plus fantastiques. Sans se rendre compte des lieux ni des distances, il a affirmé s'être rendu en deux jours de Strasbourg à Bruxelles, de Bruxelles à Gedinne, de Gedinne à Soissons, etc. Tout cela sur l'invraisemblable, le mensonge voulu.
D. Eh bien, nous vous avons écouté, mais voici la vérité. Le 15 juillet au matin, vous étiez à Charleville, vous avez demandé le chemin d'Aiglemont, et l'on vous a rencontré sur cette route. Plus tard on vous a vus près de Neufmanil et enfin, dans ce village même, vous avez montré votre passeport à plusieurs personnes, qui seront entendues. On vous a vu encore à Monthermé, au hameau des voiries. Enfin, le lundi 17, vous étiez dans le bois de Houdilmont, et vous vous êtes dirigé sur Arreux. À neuf heures du matin, vous étiez près du moulin et un individu a causé avec vous. C'est à dix heures que vous avez déjeuné à Arreux dans une auberge, puis vous avez pris la route de Montcornet. Un peu avant d'arriver au moulin, vous vous êtes arrêté à un endroit où la route s'élargit. Était-ce bien vous ? R. Non, monsieur.
D. Une demi-heure après, on vous a vus sur le bord de l'étang du moulin ; deux femmes vous ont croisé. Il était midi un quart. Nous voici arrivés à l'heure et au lieu du crime. La petite victime, Marie-Célina Gérard, avait dix ans à peine. Elle était très gentille, très laborieuse, ses parents l'adoraient. Le 17 donc, elle partait pour Montcornet, où elle devait remettre à sa tante une galette au sucre, une tarte aux cerises. Elle avait en outre un « tournion » qu'elle devait remettre à ses petites camarades du moulin. Le meunier allait se mettre à table, il invita Marie, qui ne voulut pas accepter. Elle poursuivit sa route. Il était midi un quart ou midi vingt. Les enfants Payardelle, qui alors revenaient de l'école, virent l'homme au ballot, et quand Marie, qui était pressée, eut dépassé le moulin, elle se trouva en face du misérable qui devait la violer et l'assassiner. Depuis ce moment, on ne revit plus la pauvre Marie. Les parents, qui comptaient la voir rentrer dans la journée, furent inquiets le soir et se dirigèrent vers Arreux, mais on les rassura et ils n'allèrent pas plus loin. Le lendemain 18, ils se rendirent à Montcornet et ils apprirent que leur enfant n'y avait pas été vue. Des recherches furent faites dans tous les environs, et enfin, dans un champ de féverolles, on finit par découvrir le cadavre de l'infortunée Marie-Célina Gérard, qui avait été apporté et jeté là. L'enfant avait été étouffée par une énorme motte de terre, et cette motte avait été enfoncée avec tant de violence qu'elle avait pénétré jusqu'à l'œsophage et presque dans la trachée artère.
Pendant cette horrible scène, qu'était donc devenu l'homme au ballot ? Personne n'a pu relever ses traces. Mais à midi trois quarts, l'instruction le retrouve juste en face du champ de féverolles, mais de l'autre côté de la route. L'accusé, ou l'homme au ballot, comme on voudra, se dirigeait vers Charroué, et deux cultivateurs disent qu'il était habillé avec les effets qui figurent aux pièces à convictions. Encore une fois, Pelaud, était-ce vous ? R. Non, monsieur.
D. On vous a cependant vu arriver à Charroué, tirant votre calepin, pour faire croire sans doute que vous étiez un géomètre. R. Ce n'était pas moi.
D. Un témoin vous a même trouvé une mine suspecte et a voulu vous arrêter. R. Ce n'était pas moi.
D. C'est sur ce parcours que l'on a trouvé les débris des galettes que portait l'enfant ; c'est là aussi que la volette a été ramassée.
M. le président suit pas à pas, grâce aux pièces de l'instruction, les diverses routes parcourues par l'accusé et établit que tous les témoins l'ont parfaitement reconnu. Quant à l'accusé, il persiste à affirmer qu'il est absolument étranger au crime.
L'interrogatoire relatif au viol et au meurtre étant terminé, M. le président donne quelques explications relatives au vol commis par l'accusé chez Billaudel, épicier à Charleville.
Pelaud nie ce vol comme il a nié le crime commis sur Marie-Célina Gérard. De nouveau, il donne des explications fantastiques sur l'itinéraire suivi par lui. Dans l'instruction, il avait parlé de Strasbourg, Bruxelles, Gédinne, etc. ; maintenant il déclare que lorsqu'on l'a trouvé à Sedan, il venait de Montmédy. Il fournit quelques explications sur des achats de bijoux faits chez un bijoutier de Sedan, mais nie avoir caché ses effets et repousse, en somme, toutes les charges de l'accusation. Les preuves les plus accablantes sont fournies contre lui ; on l'a trouvé revêtu d'une chemise appartenant à M. Billaudel ; il persiste à répondre de sa voix monotone aux interrogations du président : « Non, monsieur, ce n'est pas moi. » Évidemment Pelaud ne sortira pas de son système qui est absurde, et les dépositions des témoins ne pourront rien contre son stupide entêtement.
DÉPOSITIONS DES TÉMOINS
(Audience de l'après-midi — 2 heures)
À 2 heures l'audience est reprise. La salle des assises est envahie. Le président est obligé de prescrire des mesures d'ordre que les huissiers et les gendarmes s'efforcent à grand-peine d'exécuter. L'accusé est de nouveau introduit et il s'assied, comme le matin, entre deux gendarmes.
Le docteur Garion, médecin-légiste, chargé par le parquet de pratiquer l'autopsie de Marie Gérard, dépose en ces termes :
— Le cadavre que j'ai été appelé à examiner était une petite fille de 10 à 11 ans, assez grande pour son âge, qui était morte depuis environ 48 heures, et qui était couchée sur le côté droit dans un champ de féverolles. Elle était vêtue d'une robe de laine assez épaisse, ce qui expliquerait l'absence de déchirures, d'une chemise tachée de sang. Elle n'avait point de pantalons. J'ai fait transporter le cadavre sur une civière jusqu'au château de Montcornet où j'ai pratiqué l'autopsie.
À l'extérieur, le cadavre portait de petites blessures de forme circulaire qui semblaient faites à l'emporte-pièce et qui, la chose m'a été démontrée par la topographie des lieux du crime, doivent provenir de l'atteinte sur la peau tendre d'une enfant des chaumes de luzerne. Or, le champ de féverolles est borné au midi et à l'ouest par des champs de luzerne. J'en ai conclu que les jambes de Marie Gérard avaient porté à nu sur ces chaumes de luzerne, ce qui donne naissance à des conjectures assez importantes sur l'endroit précis où le crime a pu être commis, car, pour moi, les ecchymoses résultant des petites plaies dont je parle ont été produites pendant la vie.
L'autopsie des parties sexuelles a démontré que la défloration avait été complète. Quant à la mort, elle a été produite par l'introduction dans la cavité buccale d'une poignée de terre glaise qui a oblitéré les voies respiratoires ; quelques brins d'herbe sanguinolents sortaient de la bouche, que j'ai dû disséquer pour avoir le tampon entier, qui est là, sur la table des pièces à conviction. Le sang constaté sur la chemise vient des petites plaies des jambes, mais ne vient pas d'ailleurs, car la défloration n'a pas donné de sang.
Pètre, Jean-Baptiste, 31 ans, brigadier de gendarmerie à Lonny : — J'ai été informé le 19 juillet, à six heures du matin, de la mort d'une jeune enfant. À sept heures et demie, j'étais sur les lieux, à droite de Montcornet, dans un champ de féverolles. Il y avait là le cadavre d'une petite fille, couché sur le côté droit ; la terre était foulée autour, mais les curieux y avaient un peu contribué ; néanmoins, j'ai eu au premier moment la pensée que le crime avait dû être commis à cet endroit.
Dervin, Jean-François : — D. Vous reconnaissez l'accusé, qui a été employé chez vous ? R. Oui, je le reconnais. D. Racontez ce qu'il a fait chez vous. R. Il est entré chez moi en service jusqu'au 14 juillet ; il avait un ballot à son arrivée, une serviette blanche. Je n'ai pas eu à m'en plaindre ; il était un peu vantard. D. Quand il est parti de chez vous, que lui avez-vous donné ? R. Une quinzaine de francs. D. Comment était-il vêtu quand il était chez vous ? R. Avec une blouse bleue et un pantalon de velours. D. Reconnaissez-vous ces vêtements parmi les pièces à convictions ? R. Oui. Voilà bien le pantalon, le chapeau. D. Est-ce que l'accusé avait un revolver ? R. Oui, je lui ai vu un revolver et je l'ai tenu.
Le président s'adressant à l'accusé : D. Vous avez dit que vous n'aviez jamais de revolver ; le témoin ment donc ou il se trompe ? Pelaud : — Oui, monsieur.
Renard, Constant, mouleur à Charleville : — D. Vous avez vu l'accusé le 15 juillet sur la route d'Aiglemont à Charleville ? R. Oui, nous avons pris une chope ensemble et causé, puis je lui ai offert un sou pour passer le pont de Charleville ; il a refusé.
Coche, Pierre, 65 ans, manœuvrier à Aiglemont : — D. Connaissez-vous l'accusé ? R. Voilà la troisième fois que je le vois. J'étais sur la route de Neufmanil à casser des cailloux. Pelaud passe en chantant. « On est bien gai ce matin, lui dis-je, d'où venez-vous ? » Il me répond : « D'Amérique. » Alors, je lui dis de quelle province est-ce : de New-York, de Baltimore, plus au nord, du Québec ? Et comme il ne répondait pas, je lui dis : « Non, vous ne venez pas d'Amérique. »
(Le témoin continue son étalage de géographie qui provoque des hilarités dans la salle.)
Souget, Paul-Louis-Léon, notaire à Monthermé : — D. Le dimanche 16 juillet, vous étiez allé faire une vente au hameau des Six-Chaînons, commune de Thilay, chez la veuve Collier ; vous avez vu l'accusé ? R. Oui, en effet, je lui ai même demandé d'où il venait ; il m'a répondu qu'il venait de Mézières.
Grafteaux, propriétaire près de Monthermé, a vu l'accusé le 16 à six heures du soir ; il le reconnaît parfaitement ; quand il est parti, il s'est dirigé vers Monthermé.
Paris Paulin, garde champêtre de Monthermé, un peu sourd mais point aveugle, a vu parfaitement l'accusé vers neuf heures du soir à Monthermé, et il le reconnaît à l'audience, après l'avoir reconnu chez le juge d'instruction.
Edmond, Nicolas, 50 ans, manœuvre à Arreux, a vu l'accusé le 17 juillet au matin, vers neuf heures, assis sur le bord de la route ; il le reconnaît.
Raton, Alfred, 41 ans, débitant à Arreux, a reçu l'accusé vers onze heures dans son débit, où il a mangé ; il le reconnaît parfaitement. Pelaud a quitté Arreux pour se diriger vers Montcornet.
Marie Godart, 15 ans, venant de Montcornet et allant sur Arreux porter la soupe à son père, a rencontré sur la route un homme couché, vêtu d'une blouse bleue, d'un pantalon de velours et d'un chapeau de feutre.
(L'audience continue.) Source : Le Courrier des Ardennes, du 17/02/1183 Gallica
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