Transcription de l'Article


DÉPARTEMENT DES ARDENNES : UNE VISITE À PELAUD

Le Courrier des Ardennes – 28 avril 1883

Il est fort probable que l’auteur du crime qui a tant émotionné ce pays, Pelaud, ne sera pas exécuté. Certains bruits assez fondés courent même en ce moment, d’après lesquels l’assassin de Montcornet aurait la certitude de voir la peine capitale prononcée contre lui, commuée en celle des travaux forcés à perpétuité. Quelques personnes, se disant bien informées, parlent même d’un prochain transfèrement.

De toutes ces rumeurs diverses, ce qui ressort le plus clairement, c’est que... Pelaud va nous quitter. Le Courrier des Ardennes, toujours soucieux de ce qui peut intéresser ses lecteurs, a donc tenu à donner, une dernière fois, la physionomie de ce criminel dont la cause — presque célèbre — les a tellement passionnés.

À la prison de Mézières Muni de l’autorisation nécessaire, je me rendis donc à la prison de Mézières. Je passe sous la voûte d’entrée et arrive dans un jardinet bien entretenu. À droite du jardin, une petite chambre meublée de deux chaises et d’une table en bois sert de parloir. — Pelaud ! Pelaud ! crie le gardien, en ouvrant la porte. À ce moment, je l’avoue, j’éprouvai une sensation des plus profondes ; j’entendis, s’approchant, un bruit de chaînes... c’était Pelaud qui s’avançait vers moi...

Le portrait physique Disons de suite que ce misérable a été horriblement chargé [par la presse]. Pelaud a bien le front bas, fuyant, barré de deux sinistres rides, les arcades sourcilières très prononcées, mais il a les cheveux — de gros cheveux roux — rejetés en arrière, et, sur le côté gauche, une raie tellement bien indiquée qu’il doit avoir l’habitude de la porter depuis longtemps.

Ses souvenirs du pénitencier (La "Jeannette") — Comment étiez-vous traité au pénitencier de Foncombault ? — Oh ! pas bien, d’abord ! J’étais un des plus farceurs ! À chaque instant, je recevais des coups de jeannette... — Qu’est-ce que la jeannette ? — Une espèce de martinet, ayant au bout de chaque lanière de cuir une balle de plomb.

Un caractère étrange Son geôlier reconnaît qu’il agit comme un fou, exposant sa vie sans y penser, aussi bien pour un crime que pour un acte d’héroïsme. — C’est un cheval, une brute, me dit le gardien ; il m’a scié de grosses bûches avec une scie qui ne pourrait pas entamer une allumette. Mais c'est un bon garçon ; quand il était dehors, c’est toujours lui qui payait pour les autres.

L'angoisse du départ Avant de prendre congé de lui, je lui posai une dernière question : — Dormez-vous bien ? — Oh ! non, s’écria-t-il, et c’est la nuit que je m’ennuie le plus... À chaque instant, je crois entendre la voiture qui m’emmènera... Je lui adressai quelques mots de consolation. Je donnai quelque monnaie à Pelaud. Il me remercia et la remit aussitôt à son gardien en ajoutant : — Ça sera pour quand je partirai !

Il me tendit alors la main — une dernière fois — et je l’étreignis avec ce frisson que doit éprouver le prêtre en embrassant sur les marches de l’échafaud celui dont la tête va rouler une seconde après dans un panier de son.

E.-G. de VORNEY.


Le Courrier des Ardennes, édition du 28 avril 1883 – Archives numérisées de la BnF / Gallica.


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le Drame de Montcornet (1882) : L'Affaire Marie Célina Gérard et la Traque de Blaise Pelaud - Destins Judiciaires- Volume 2-Volet 1

La dynastie Bouxin : Maîtres papetiers de Neuville-lès-This (La papeterie dans les Ardennes - Volume 1 -Volet 2)

La Guillotine de Mézières -Saison 1 - Épisode 1 : Le Crime d'Autry (1885)