COUR D’ASSISES DES ARDENNES

Présidence de M. Pêcheur, conseiller à la cour d’appel de Nancy. Audience du vendredi 15 février. PELAUD, Blaise, dit Pierre.

ACTE D’ACCUSATION

Le 17 juillet 1882, vers onze heures du matin, la jeune Marie Gérard, âgée de dix ans, quittait le domicile de ses parents, cultivateurs à Houldizy, pour aller porter des pâtisseries à une tante, la dame Michel, demeurant à Montcornet.

Elle se trouvait à midi au moulin d’Arreux, chez le meunier Payardelle qui, quelques minutes plus tard, la voyait s’éloigner dans la direction de la commune de Montcornet. À partir de ce moment, personne ne vit plus l’enfant qui ne parut pas dans ce dernier village. Les recherches opérées le lendemain, à la demande des parents, amenèrent la découverte du cadavre de Marie Gérard dans un champ de féverolles, à une courte distance du chemin de Montcornet à Arreux.

L’autopsie ne tarda pas à établir que la jeune fille avait subi les derniers outrages et que la mort était le résultat de l'asphyxie déterminée par l’introduction violente d’un tampon de terre jusque dans l'arrière-gorge. L'enquête révéla en même temps qu’un individu étranger au pays, et dont le signalement était caractéristique, se trouvait sur le terrain du crime à l'heure même où il s'accomplissait.

Porteur d’un fort ballot enveloppé de toile blanche, il devait être vêtu d’un pantalon de velours brun, d'une blouse déjà usée et coiffé d'un chapeau noir à grands bords. Ces particularités (la couleur des cheveux, la taille, l’accent et la physionomie indiqués) s'appliquèrent exactement à l'accusé Pelaud, Blaise, dit Pierre, né le 1er août 1862, à Saint-Martial-le-Vieux (Creuse), maçon, sans domicile fixe, qui, le 21 juillet, fut arrêté à Sedan, nanti d’une importante somme d’argent et de différents effets que l’on découvrit bientôt être le produit d’un vol.

Les explications qu’il donna sur l’emploi de son temps et sur l’itinéraire suivi par lui, pendant les journées précédentes, furent reconnues mensongères : tandis qu’il prétendait venir directement de Rethel, non sans varier même sur les modes de transport qu’il avait employés, l'information parvint à reconstituer avec précision sa route et ses diverses étapes.

Pelaud quitta, le 14 juillet, la commune de Sorbon, où il était domestique chez le sieur Dervin, et se rendit à Charleville où il fut signalé dans la matinée du 15, puis, en passant par Aiglemont, il alla à Neufmanil le 16, à la Neuville-en-Haye et à Monthermé. Dans la matinée du 17, il traverse le bois de Houdelmont, à dix heures et demie il déjeune à Arreux, chez l’aubergiste Talon.

À onze heures et demie, on le retrouve couché sur le bord du chemin entre Arreux et le moulin d’Arreux, enfin, à midi, la demoiselle Charles le voit sur la digue du moulin d'Arreux, où la victime de son côté, arrive au même instant. Enfin, à une heure moins un quart, c'est-à-dire après la consommation du crime, deux voituriers aperçoivent Pelaud à quelques mètres du champ de féverolles où le cadavre a dû être transporté par le meurtrier, de là, il traverse le chemin d’Arreux et s’éloigne à pas précipités par un sentier à travers champs.

Se voyant observé par les témoins qui, depuis, l’ont reconnu, il cherche à se donner une contenance, il s’arrête, tire un calepin et feint d’étudier le pays et de prendre des notes. Un peu plus loin, dans la direction de Charroué, quelques faneurs le remarquent et, là encore, il renouvelle les mêmes allures.

Les constatations faciles relativement à ce dernier parcours, devaient relever à la charge de Pelaud, une circonstance d’une gravité particulière : sur le trajet même qu’il fit à travers champs, du chemin d’Arreux à Charroué, on découvrit les débris du gâteau que portait la jeune Marie Gérard, et, à quelque distance, dans la même direction, la volette en osier sur laquelle la pâtisserie était disposée ; ces objets n'avaient pas été retrouvés à côté du cadavre.

L’ensemble de ces circonstances établissait la culpabilité de Pelaud, mais l’accusé devait donner lui-même à ces charges une force nouvelle par ses continuels mensonges, ses démentis aux déclarations formelles des témoins, sa colère et son trouble, enfin par les aveux qu'il fit, dans la maison d’arrêt de Charleville, à deux de ses co-détenus.

L’attentat horrible dont la jeune Marie Gérard fut victime n’est pas le seul crime dont Pelaud ait à répondre. Dans la nuit du 17 au 18 juillet, parvenu à Charleville où il était arrivé en passant par Belval, il s’introduisit dans la maison d’épicerie du sieur Billaudel au moyen d’escalade ; après avoir pénétré dans la cave par un soupirail, il monta au magasin qu’il dévalisa. Il déroba, non-seulement des denrées et des objets de toutes sortes, tels que chocolat, vêtements, effets de lingerie, un couteau à plusieurs lames, etc., mais encore une somme d’argent s’élevant à plus de 700 francs, dont une partie se trouvait renfermée dans un tiroir qu’il enleva. Réfugié à Sedan, il cacha soigneusement le ballot contenant les vêtements et le produit de son vol dans une pépinière et acheta une montre en or avec une partie de l’argent soustrait. Lors de son arrestation, il fut trouvé porteur de plus de 300 francs et du couteau que le sieur Billaudel déclara lui appartenir. Ce même témoin reconnut également dans le ballot de Pelaud les autres effets qui lui avaient été dérobés.

Bien qu’âgé de 20 ans seulement, l’accusé a les plus mauvais antécédents. Enfermé à 12 ans, pour vol, dans une maison de correction, sa conduite fut détestable ; à peine remis en liberté, il fut le 25 mars 1881 condamné à 6 mois de prison, pour vol et rébellion. Familier avec le mensonge, d’un caractère dissimulé et violent, il a toujours inspiré de la crainte à ceux avec lesquels il s’est trouvé en relation.

En conséquence le nommé Pelaud, Blaise dit Pierre, est accusé : 1° D’avoir, le 17 juillet 1882, sur le territoire de la commune de Montcornet, commis un viol sur la personne de Marie Gérard. Avec la circonstance que Marie Gérard était âgée de moins de quinze ans accomplis. 2° D’avoir, dans les mêmes circonstances de temps et lieu, volontairement commis un homicide sur la personne de Marie Gérard. 3° D’avoir, du 17 au 18 juillet 1882, à Charleville, soustrait frauduleusement une certaine somme d’argent, un couteau d’argent, divers objets mobiliers et des marchandises, au préjudice du sieur Billaudel.


INTERROGATOIRE DE L'ACCUSÉ

D. Vous vous appelez Pelaud, vous avez vingt ans ?

 — R. Oui. D. Vous ne connaissez pas votre père ?

 — R. Non. — D. Ni votre mère ? 

R. Non. D. Vous étiez ouvrier maçon, domestique de culture ?

 — R. Oui. D. À douze ans, vous aviez commis un premier vol ? 

R. J’avais démoli une tente de soldat. D. On vous a mis dans une maison pénitentiaire ? 

R. Oui. D. Vous n’avez pas appris à lire ? 

R. Non.

 — D. Pourquoi ? 

R. Parce que je n’avais pas assez d’intelligence. 

D. En sortant de la colonie qu’avez-vous fait ?

 — R. J’ai été chez M. Laboudrière

... D. M. Dervin dit que vous lui racontiez des histoires qui lui semblaient singulières. Le 14 juillet, quand vous avez quitté Dervin, comment étiez-vous vêtu ?

 — R. Comme aujourd’hui en noir. (L'accusé reconnaît son chapeau mais nie les autres vêtements trouvés près de Sedan).

D. Les gens qui vous ont rencontré disent que vous étiez vêtu d'une blouse bleue et d’un pantalon de velours.

  D. Le lundi 17, vous étiez dans le bois de Houdimont, et vous vous êtes dirigé sur Arreux. À dix heures, vous avez déjeuné à Arreux dans une auberge. À midi un quart, les enfants Payardelle virent l'homme au ballot. Marie se trouva en face du misérable qui devait la violer et l’assassiner. L’enfant a été étouffée par une énorme motte de terre enfoncée avec violence.


DÉPOSITIONS DES TÉMOINS

Raton, Alfred, 41 ans, débitant à Arreux, a reçu l’accusé vers onze heures dans son débit, où il a mangé ; il le reconnaît parfaitement. Marie Godart, 15 ans, allant sur Arreux porter la soupe à son père, a rencontré sur la route un homme couché, vêtu d’une blouse bleue, d’un pantalon de velours et d’un chapeau de feutre.



Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le Drame de Montcornet (1882) : L'Affaire Marie Célina Gérard et la Traque de Blaise Pelaud - Destins Judiciaires- Volume 2-Volet 1

La dynastie Bouxin : Maîtres papetiers de Neuville-lès-This (La papeterie dans les Ardennes - Volume 1 -Volet 2)

La Guillotine de Mézières -Saison 1 - Épisode 1 : Le Crime d'Autry (1885)